PARS I : DE DEO (36 propositions)
Macherey : le De Deo, la première partie de l’Ethique, est une sorte de De natura rerum ou de De causa omnium rerum ; exposé « synthétique » – ordine geometrico – qui procède de la connaissance des causes à celle des effets, conformément à l’ordre réel des choses, à la manière dont les choses sont effectivement produites (logique idéelle/pensée = logique réelle/être)
Le statut des définitions dans l’Ethique :
Macherey : ces énoncés – les définitions – « ne nous font connaître qu’eux-mêmes » (28).
Ces définitions ont d’abord le statut des définitions d’un traité de mathématiques tel que les Eléments d’Euclide : elles posent, en les définissant par leur nature, certains « objets » idéaux :
« Nous appellerons « point » ceci qui n’a pas de partie » (L. I, Déf I)
« Par cause de soi, j’entends ce dont l’essence enveloppe l’existence » (L ? I, Déf. I)
Toutefois, ce sont des définitions « réelles » par distinction d’avec les définitions « nominales » : elles prétendent exprimer l’essence de la chose définie, en tant que celle-ci existe, et non seulement énoncer le sens d’un concept purement et simplement forgé par l’entendement en vue de son examen.
Sur ce point, la Lettre IX à Simon de Vries est très claire :
« ou bien ma définition fait connaître une chose telle qu’elle est hors de l’entendement et alors elle doit être vraie et ne diffère pas d’une proposition ou d’un axiome (…). Ou bien une définition fait connaître une chose telle qu’elle est conçue par nous ou peut l’être. En pareil cas, une définition diffère d’un axiome et d’une proposition en ce qu’on doit exiger seulement qu’elle soit conçue absolument et non, à la manière d’un axiome, comme une vérité. »
Les définitions de l’Ethique sont des définitions réelles, qui prétendent « faire connaître une chose telle qu’elle est hors de l’entendement ».
Mais chez Spinoza, elles doivent être de plus comprises à la lumière de la théorie de « l’idée vraie donnée », telle que l’expose le Traité de la réforme de l’entendement, et la partie II de l’Ethique.
Les définitions de l’Ethique sont comprises par Spinoza comme de telles « idées vraies données », c’est-à-dire des déterminations effectives et adéquates de l’âme, saisies d’essence, dans la lignée de la connaissance du 3e genre : l’Ethique est écrite en un sens du point de vue de la connaissance du 3e genre.
Définitions
Définition 1 : « cause de soi »
- ce dont la nature/essence implique l’existence
- ce qui ne peut être conçu que comme existant nécessairement (idéel/réel, « parallélisme »)
- la chose dont la nature est d’être par soi.
Définition 2 : « chose finie en son genre »
- la chose finie est celle qui est « bornée » (terminari) par une autre chose
- mais elle n’est bornée et finie qu’en son genre (relativement à l’attribut dont elle relève)
- prépare la définition du « mode ».
Définition 3 : « substance »
- la chose qui « est en soi » (in se est) et est « conçue à partir de soi »
- être « en soi » = se suffire complètement à soi-même ; ne dépend de rien d’autre qu’elle-même
- son concept aussi se suffit à lui-même : pas besoin de recourir à d’autres concepts
- la chose absolue (non relative à quoi que ce soit) ou première tant sur le plan de l’être que sur le plan du concept (cf. Prop. 1 : elle est « antérieure à ses affections »)
Définition 4 : « attribut »
- les « essences de substance », telles que l’intellect les perçoit.
- Mieux : le « prisme » à travers lequel une substance – l’être – se donne à l’intellect.
- C’est comme attribut que l’intellect connaît la substance dans sa réalité essentielle.
- Cependant, l’attribut n’est pas une qualité ou une propriété « attribuée » à la substance mais bien une détermination intrinsèque de l’être de cette substance (c’est la grande spécificité de l’attribut dans l’Ethique)
- L’attribut est encore moins une représentation subjective de la substance : il en exprime l’essence ; « chacun exprime la réalité ou l’être de la substance » (E, I, prop. 10, scolie)
- L’intellect – il n’est pas spécifié « humain » par Spinoza – saisit la substance sous le « prisme » d’attributs distincts – distingués -, mais dont on verra qu’ils ne correspondent pas à une division numérique interne de la substance.
- Chacun de ces attributs est infini « en son genre », et l’ensemble des attributs est infini. Ainsi la substance divine pourra être dite « infiniment infinie ».
- Parmi ces attributs en nombre infini, on peut en nommer deux, « l’étendue » et « la pensée », qui sont les deux seuls attributs perçus par l’intellect humain.
- Les attributs sont communs à la substance et aux modes.
Commentaires supplémentaires sur les attributs : voir cette page.
Définition 5 : « mode » / « manière »
- « affections » est venu se substituer à « accidents » : les modes ne sont pas des accidents de la substance, ils sont une manière d’être (modus) de la substance ;
- définition inverse de celle de la substance : ce qui est en autre chose et se conçoit à travers autre chose ;
- le mode ne se suffit pas à lui-même.
- Les affections sont postérieures à la substance (Prop. 1)
- Les modes désignent ainsi les « choses particulières » (Prop. 25, coroll.)
Définition 6 : « Dieu »
- Etre absolument infini et non pas relativement infini (comme l’attribut) : c’est cette absoluité qui est décisive, comme y insiste l’explication accompagnant la définition.
- une substance consistant en une infinité d’attributs infinis
- = tout doit être affirmé de Dieu : rien ne peut en être nié ; (Cf. II, Prop. 2 : « Dieu est chose étendue » !!) ; l’être dans toute sa positivité affirmative ;
- Macherey (50 n. 1) : Dieu n’est pas « un être ou un étant d’un genre particulier, qui subsisterait à part, à côté ou au-dessus d’autres êtres : mais ilest l’expression du fait d’être pris en lui-même dans son infinité » ; il n’est pas une « chose » mais la choséité même, telle qu’elle se retrouve dans toutes les choses (modes).
Définition 7 : « chose libre » / « chose contrainte »
- chose libre = existe par la seule nécessité de sa nature (= caractéristique de la substance) ; elle existe par soi ;
- chose contrainte (coacta) : déterminée à exister par autre chose ; existe par autre chose (ab alio)
- point commun : les deux ont une existence nécessaire, c’est-à-dire causalement déterminée ; mais s’oppose la détermination interne et la détermination externe (coacta);
- la « libre nécessité » (Lettre LVIII à Schuller)
- on verra plus loin que : seule la substance divine est libre ; les modes sont contraints ;
- ENJEU DE L’ETHIQUE : « dans quelle mesure des choses finies, et plus particulièrement les choses finies que nous sommes, sont capables, en dépit de leur condition, d’accéder à la liberté » (Macherey, 53).
Définition 8 : « éternité »
- l’éternité n’est pas une durée illimitée, mais une forme d’existence se comprenant sans référence à la durée.
- Macherey : « l’éternité n’est rien d’autre que l’existence pensée en elle-même comme nécessaire et infinie ».
- pour un complément concernant cette définition, voir cet article.
4 commentaires
« les « essences de substance », telles que l’intellect les perçoit.
- Mieux : le prisme à traves lequel une substance – l’être – se donne à l’intellect »
Sur l’Attribut.
Il est clair que l’attribut ne doit pas être compris de façon idéaliste, comme si la substance était une et que les attributs étaient les formes de notre connaissance de la substance.
L’attribut constitue une ou l’essence de la substance (il y a une difficulté de traduction).
Comment l’entendre ?
En prenant quelques distances avec le lexique spinoziste, je propose la lecture suivante.
La substance en p7 sera définie comme ce dont la nature enveloppe l’existence, ce que j’interprête ainsi: la substance est Agir pur, pur acte d’auto position sans substrat,ce pourquoi l’imagination ne peut pas nous aider à en concevoir l’existence ni le mode d’action. Pour l’imagination ce qui existe c’est ce qui est perceptible sensiblement, ce qui est donné, présent.
Une substance n’existe donc pas au même sens où les choses sensibles existent. Exister, pour une substance, c’est agir, poser.
Or la substance est par définition soustraite à tout conditionnement extérieur (p6), en ce sens toute substance est indéterminée, inconditionnée. Mais on ne peut en rester là, ce pourquoi Spinoza ajoute qu’une substance existe nécessairement, ce qui signifie à mon sens que la substance effectue le passage de l’indétermination au déterminé (ce qui est posé, le fini, les modes) sans que nous puissions « voir » un tel passage, car il a toujours déjà eu lieu. Nous ne percevons que les modes.
L’agir de la substance, parce qu’il est indéterminé, est libre, mais dans la mesure où il pose nécessairement quelque chose de déterminé, dans la mesure où il effectue, il est nécessaire.
Dans cet agir auto posant, absolu, quelque chose n’est pas posé: ce sont les formes ou modalités du passage de l’indéterminé au déterminé.
Ces formes constituent l’aspect objectif immanent à l’agir, sa nécessité propre, interne. La substance n’est ni déterminée, ni indéterminé, mais passage nécessaire de l’indéterminé au déterminé.
Les formes dans lesquelles s’effectue, s’accomplit ce passage ce sont précisément les Attributs.
Par ex. l’Etendue peut être conçue abstraitement comme ce qui est commun à tous les corps: c’est une conception statique, extérieure. Ou alors, on la conçoit dynamiquement, comme FORCE.Qu’est ce que la force ?
c’est le concept du passage de l’indéterminé au déterminé,ou concept de l’auto position nécessaire, ou encore la causa sui.
L’Etendue comme Force n’est pas perceptible, ni abstraite mais principe de l’unité du divers.
Je dirais donc que les Attributs ce sont les formes infinies dans lesquelles s’effectue la synthèse du divers, ou les principes premiers d’une métaphysique de la nature matérielle et spirituelle. C’est en ce sens que les Attributs sont des affirmations. L’attribut exploite le lien causal qui lie l’indéterminé au déterminé.
Il n’y a pas d’abord une substance indéterminée puis des modes déterminés et entre les deux des attributs qui seraient une sorte de médiation. Surtout pas !
Le rapport de l’indéterminé au déterminé est IMMEDIAT, la substance est toujours déjà diversifiée.
C’est le premier point.
Le second point intéressant, c’est que les attributs forment une sorte de multiplicité « pure » et infinie. Spinoza pourrait se contenter de dire: l’absolu est acte pur, agir indéterminé, esprit, Un. Mais il comprend au contraire que l’unité du divers fini n’est intelligible que si, déjà, au plan de l’en soi, il y a du divers !
Spinoza me semble t il est le premier à édifier une théorie du multiple pur, d’un multiple en soi, d’une ontologie de la multiplicité.
Il ne revient pas au même de dire que « une substance est infinie » ce qui n’implique aucune multiplicité, et de dire « une substance est constituée d’une infinité d’attributs »; dans ce cas, la référence au multiple me semble évidente.
Donc: les attributs explicitent le passage immédiat de l’indéterminé au déterminé; et ce passage est multiple infiniment. L’objectivité du passage, sa nécessité forme l’ESSENCE de la substance, et tout ce qui, au plan du fini, est objectif ne l’est que parce qu’il est posé par l’attribut et en lui.
La substance en produisant quelque chose le produit selon une certaine nécessité (ou loi) et cette nécessité du passage constitue l’aspect objectif du réel fini que nous avons autour de nous.
Le plus troublant c’est que, malgré l’immédiateté de la liaison de l’indéterminé et du déterminé (comme causalité infinie), Spinoza trouve le moyen de multiplier les formes de cette liaison. Quoiqu’immédiat le nexus causal et pourtant spécifié, à la fois matériel, spirituel, et autre chose encore (que nous ignorons).
Les attributs ont donc une double vocation: ils rendent possible l’unification du divers empirique, et déploient une ontologie du multiple pur.
« L’intellect – il n’est pas spécifié « humain » par Spinoza – saisit la substance sous le « prisme » d’attributs distincts – distingués -, mais qui ne correspondent pas à des distinctions réelles de la substance. »
C’est tout à fait juste. Il ne faut pas ajouter « humain » à entendement.
En revanche, il me semble que les attributs ne sont pas seulement des « prismes », mais bien des modalités d’action. Si l’on refuse la lecture idéaliste (les attributs sont des façons de connaître la substance), on ne peut échapper à cette conséquences: les attributs sont des différences réelles.
Je pencherais pour cette lecture. L’attribut est le mode sur lequel une substance fonde réellement le déterminé. La substance est en soi passage immédiat de l’indéterminé au déterminé (indéterminé puisque rien ne peut la produire de l’extérieur). Une substance ne peut produire quelque chose qu’en se produisant (mais il ne faut pas l’entendre au sens où l’imagination croit comprendre ce genre d’auto production!).
L’attribut n’est donc pas un objet d’expérience, mais ce n’est pas non plus seulement une hypothèse.
Substance-attributs-modes: cette triade est conceptuelle; en un sens on ne peut pas dire « il y a » une substance, des attributs, etc. La substances, les attributs sont des concepts destinés à rendre raison de la production du déterminé (des modes).
Mais il ne s’agit pas non plus, à la différence du physicien, d’élaborer des hypothèses sur la façon dont nous pensons que les choses se produisent, car la substance est réellement productive.
En ce sens, les attributs ne sont pas des choses ni des hypothèses, ce sont les modalités spécifiques d’une activité réelle. L’activité est unique, mais les modalités du passage de l’indéterminé au déterminé sont spécifiques. LEs attributs sont bien des « essences » et comme telles, ces essences (ces modalités d’action) sont distinctes, bien que les attributs ne soient pas des choses distinctes.
La difficulté dans ces définitions de la substance, des attributs c’est qu’elles reposent sur une conception du Concept qui n’est pas complètement explicite. LEs concepts habituellement sont des modes de notre entendement. Mais la substance, ses attributs sont des fondements réels. Quand nous pensons la substance, nous formons le concept d’une activité qui est non seulement idéale mais réelle, alors même que nous ne pouvons nous appuyer sur aucune expérience empirique !
Spinoza n’est donc pas idéaliste en ce sens; sa philosophie est bien une philosophie de l’absolu et dépend d’une philosophie du Concept dont il n’est pas certain qu’il soit parfaitement conscient.
Soit penser consiste à refaire idéalement ce qui se présente realiter; soit penser, c’est se donner une loi pour concevoir ce qui ne se présente d’aucune façon, mais alors la pensée n’atteint pas l’en soi, mais seulement ses propres lois (a priori).
Ou alors, la pensée est capable de s’élever au-dessus de l’expérience et d’appréhender CE QUI de soi se manifeste, s’affirme REELLEMENT. DAns ce cas, la pensée n’atteint pas seulement ses propres lois (idéales), mais les essences même de l’en soi, les attributs.
Ces essences ne sont pas des choses en soi, en ce sens qu’elles sont toujours des essences objets de concepts.
Bien sûr, cela implique une conception non idéaliste de la connaissance. LEs concepts ne sont pas seulement NOS concepts: les essences se réfléchissent dans des concepts qui sont « par soi » parce que les essences (attributs) et la substance sont « en soi ».
Résumons:
la pensée peut re-presenter ce qui se présente réellement, mais alors elle n’a pas d’autre objet que l’objet d’expérience;
mais elle peut également penser ce qui ne se présente pas (des idéalités) et dans ce cas, elle pense la loi qui produit idéalement son objet; mais une telle loi n’est pas le fondement REEL de l’objet pensé; une telle pensée ne peut concevoir l’en soi, la substance, les attributs, etc.
Enfin, la pensée peut CONCEVOIR le pur agir suprasensible (la substance) et les essences objectives de cet agir (les modalités de son action) de telle sorte que le concept n’est pas une loi de notre entendement, mais l’expression de l’en soi lui-même.
Toutefois, les essences infinies, cad les attributs ne sont rien en dehors de l’activité réelle et idéale d’auto position de la substance. LA substance SE pose, idéalement (dans la pensée, sous forme de concepts) et réellement (dans l’étendue sous forme de corps).
Cependant, l’attribut n’est pas une qualité ou une propriété « attribuée » à la substance mais bien une détermination intrinsèque de l’être de cette substance (c’est la grande spécificité de l’attribut dans l’Ethique)
L’attribut Etendue par ex. n’est pas quelque chose que nous obtenons par abstraction. Si l’Etendue par ex était une propriété des corps elle serait abstraite, elle serait un attribut au sens d’un prédicat extérieur. Si tel était le cas d’où viendrait la corporéité des corps ? En fait l’Etendue conçue comme propriété abstraite, c’est l’espace, cad la quantité indéterminée.Cette conception donne prise à la critique de Berkeley: l’étendue ne serait rien en dehors de l’esprit.
Le concept de substance en revanche est celui d’une existence singulière, et il n’est pas anodin de considérer que l’Etendue est un attribut de la substance. Il y a une façon d’appréhender l’attribut de l’intérieur, non comme élément neutre, indifférent, extérieur, mais comme un constituant interne de la substance, une façon de concrétiser le divers, de l’unifier. Voilà qui confirme l’idée selon laquelle les attributs sont les formes d’activité réelle-idéale de synthèse d’un divers que l’attribut contient et produit.
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