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Résumé de la partie IV de L’Ethique – extrait de Pierre-François Moreau

C’est à la servitude – c’est-à-dire à la puissance des affects et à l’impuissance de la Raison – qu’est consacrée Éthique IV dans son ensemble. Une première forme de cette servitude est le jeu autonome des passions – c’est ce que montrent les 18 premières propositions. Mais la dépendance à l’égard des affects n’en est qu’une première forme. Certes, la Raison peut se déployer dans l’individu, mais elle est au départ trop faible pour lutter contre la vie affective. C’est pourquoi je vois le meilleur et je fais le pire ; ou comme le dit l’Ecclésiaste, qui augmente son savoir augmente sa douleur. La suite énonce le comportement de l’homme guidé par la Raison (« ce que la Raison nous prescrit et quels affects s’accordent avec les règles de la Raison humaine »). Mais, précisément, ce comportement est celui d’un modèle. L’éthique spinoziste n’est pas un portrait du sage, car alors elle partagerait l’illusion de la tradition éthique suivant laquelle l’homme exerce une souveraineté absolue sur ses passions. Or tout l’effort des livres précédents a consisté à montrer l’enracinement naturel de ces affects, dans la structure du corps humain et ses rencontres avec l’extérieur, dans les lois nécessaires de l’imagination, dans la non moins nécessaire inadéquation première de nos représentations. La Raison peut donc construire un modèle de comportement, mais ce modèle ne suffit nullement pour que l’homme devienne un homme libre. L’énoncé des prescriptions de la Raison fait donc encore partie intégrante du monde de la servitude. Les prescriptions impliquent notamment un classement des affects selon qu’ils sont absolument mauvais (la haine), utiles dans la Cité, mais mauvais en soi (certaines passions tristes, comme l’humilité ou le repentir), bons absolument (la générosité). La dénonciation de l’humilité et du repentir place évidemment ces thèses en contradiction avec la morale chrétienne. Surtout, l’éthique ainsi définie se fonde sur une confiance ferme dans la Raison : Non qu’elle soit toute-puissante (au contraire, on l’a vu, elle est au début très faible) mais rien ne peut lui être supérieur ou offrir des ressources qu’elle n’a pas ; c’est ce qu’affirme nettement la proposition 59 : « A toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par un affect qui est une passion, nous pouvons être déterminés sans elle par la Raison. » Enfin, la IVe partie dispose les jalons qui permettent de passer de l’éthique individuelle à la politique (E IV, 35-37 et 73). Il reste à indiquer dans quelle mesure on peut effectivement se libérer de la servitude. Car si elle est si précisément décrite, ce n’est pas pour y enfermer le lecteur sous le poids d’une nécessité vécue uniquement comme contrainte. L’Ethique, au contraire, est écrite pour aider le maximum d’hommes – même si finalement ce maximum signifie très peu – à accéder à un pouvoir relatif sur les affects.

Pierre-François Moreau, Spinoza et le spinozisme, PUF, 2003, p. 84-86.

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