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Lecture des propositions I à VII du De Mente

Plan des 13 premières propositions du De Mente :

–    1 et 2 : pensée et étendue comme attributs divins (attributs)

–   3 et 4 : réalité de l’idée de Dieu ou intellect infini (modes infinis immédiat et médiat, effets de la puissance divine comme pensée)

–    5, 6 et 7 : résultats de l’activité de la puissance de penser (modes finis)

–    8 et 9 : comment les idées singulières se produisent

–    10 à 13 : considération de l’âme (humaine) – idée singulière d’une chose singulière (un corps)

Macherey : « l’âme est une chose à côté des autres » (48).

Prop. 1 : La Pensée est un attribut de Dieu, autrement dit, Dieu est chose pensante (res cogitans).

Cette proposition établit la Pensée comme attribut divin.

Dieu comme chose pensante : on a là l’origine à partir de laquelle est déduite la connaissance de l’âme (cf. titre du De Mente).

Dieu est « chose pensante » au sens de « chose » substantielle.

Deux manières de la démonter :

–    l’une (démo) à partir des « pensées singulières » ; démo a posteriori – des effets vers leur cause – qui peut sembler étonnante ;

–       l’autre (scolie) à partir de l’idée d’un être pensant infini (démo ayant un « aspect a priori », Guéroult, 38).

Guéroult discute avec précision le fait de savoir si ces preuves sont, et à quel point, a posteriori ou a priori (43-45).

La démonstration remonte des pensées singulières qui, étant des modes, sont « en autre chose », et doivent donc être déterminées à partir et à l’intérieur du genre d’être dont elles sont les affections ; elles doivent donc être rapportées à la pensée prise substantiellement, autrement dit à Dieu comme « chose pensante ».

Autrement dit, nos pensées ne font donc qu’exprimer d’une « certaine manière déterminée » la Pensée au sens de l’attribut.

Scolie : nous pouvons concevoir, nous pouvons penser un « étant/être pensant infini », un « étant qui peut penser une infinité de choses d’une infinité de manières », un être qui peut tout penser, une pensée absolue. Un tel être, une telle réalité doit être elle-même conçue comme infinie (d’une réalité ou perfection infinie) : plus un être produit de modes plus il a de perfection ou de réalité. Or, de fait, nous concevons un tel « étant-infini-de-pensée » : la pensée doit donc être une essence, une réalité ou un genre d’être infini(e), c’est-à-dire l’un des attributs infinis de Dieu.

Guéroult : « un étant qui peut penser une infinité de choses d’une infinité de manières »

C’est Dieu qui est dit produire une infinité de choses d’une infinité de manières (c’est-à-dire selon l’infinité des attributs), par la proposition 16 du De Deo. Or, la Pensée n’est qu’un attribut parmi cette infinité. Mais comme il a été établi aussi par la prop. 16 que tout ce que produit Dieu est tout ce qu’un entendement infini conçoit, « cet entendement conçoit nécessairement autant d’idées que Dieu produit de modes (… ) ; donc, le seul attribut Pensée produit à lui seul autant de modes que tous les autres réunis. » (39).

Plus loin, le corollaire de la proposition 7 énoncera : « la puissance de penser de Dieu est égale à sa puissance d’agir »

Prop. 2 : L’Etendue est un attribut de Dieu, autrement dit, Dieu est chose étendue (res extensa)

Cette proposition établit l’Etendue comme attribut divin.

Proposition scandaleuse en elle-même (à la diff. de la précédente), et scandaleuse aussi par le parallélisme avec la précédente : les seuls philosophes qui l’accepteraient seraient les épicuriens, peut-être les stoïciens, peut-être Hobbes (Moreau).

Guéroult : « Elle consomme ainsi la rupture avec la tradition platonicienne, aristotélicienne, chrétienne, qui faisait de Dieu un être exclusivement spirituel. » (40). Et les objections habituelles contre cette thèse – divisibilité, finitude, imperfection, composition, corruptibilité de l’étendue – ont déjà été écartées par le De Deo (en part. E, I, 15, sc).

Enfin malgré le caractère « scandaleux » de la proposition, celle-ci n’est pas démontrée pour elle-même (renforcement du scandale) : les preuves sont les mêmes que celles données pour la prop. précédente.

Dieu est chose étendue au même sens où il est chose pensante.

Par ces deux premières propositions sont identifiés formellement deux attributs parmi l’infinité des attributs divins. Ainsi se trouvent rationnellement justifiées les mentions précédentes de ces deux attributs, dans le De Deo : notamment, corol. de prop. 14, scolie de prop. 15, démo de prop. 21.

Pourquoi ces deux attributs seulement ?

Cf. E, 2, ax. 5 : parce que ce sont les seuls que nous  – humains – pouvons connaître par le biais de leurs affections. Ce sont aussi ceux qu’il importe de connaître étant donné le but éthique donné par la préface du De Mente.

Macherey résume ainsi les 3 thèses spinoziste sur la pensée et l’étendue (54-55) :

–     la pensée et l’étendue ont une réalité objective qui doit être considérée d’abord en elle-même ; ce sont des genres d’être distincts, à part entière. (déjà affirmé par Descartes)

–       la pensée et l’étendue, quoique distincts, sont néanmoins unies en Dieu (qui demeure absolument un) dont elles sont des attributs (ceci n’est déjà plus cartésien)

–       distincts et unis, ces deux genres d’être ne se limitent pas l’un l’autre ni ne communiquent.

Prop. 3 : En Dieu, il y a nécessairement une idée tant de son essence que de tout ce qui suit nécessairement de son essence.

Après avoir montré que Dieu a la nature d’une « chose pensante » – essence pensante de Dieu -, l’on passe à sa « puissance » – ses effets, d’où le « il y a » (datur) – dans l’ordre de la pensée : production de l’idée de Dieu. (Cette « idée de Dieu » avait déjà été évoquée, pour la première fois et à titre provisoire, dans la démo de E, I, 21 ; cf. aussi Lettre 64 à Schuller, où elle est évoquée, sous le nom de « l’entendement infini », comme correspondant au mode infini immédiat dans l’ordre de la pensée)

Toutes les idées – en nombre infini – qui suivent de Dieu comme chose pensante sont elles-mêmes comprises dans une seule idée, l’idée infinie que Dieu forme de lui-même et de sa puissance : l’idée de son essence et de tout ce qui s’ensuit, la « Science de Dieu, aussi étendue que l’être même de Dieu » (Guéroult, 47).

« Penser une infinité de choses d’une infinité de manières » = « former une idée de son essence », dans la mesure où il est un être infiniment infini.

Ainsi, Dieu produit nécessairement dans son entendement toutes les idées des modes de tous les attributs, y compris ceux de l’attribut pensée lui-même. Ceci implique donc que toute idée est aussi idée de l’idée puisque les idées sont elles-mêmes de modes, c’est-à-dire des « choses » produites dans l’ordre de la pensée.

Toutes les idées singulières sont comprises dans une seule idée : « l’idée de Dieu », c’est-à-dire l’idée infinie que Dieu forme de lui-même et de sa puissance infiniment infinie (cf. aussi E, I, prop. 21 demo).

Et cette idée de Dieu est nécessairement, et est nécessairement en Dieu.

La démonstration suit le raisonnement suivant : Dieu peut tout penser (tout ce qui suit infiniment de son essence) ; or, tout ce qui est pouvoir de Dieu est nécessairement ; donc « il y a » nécessairement une telle idée, et elle ne peut être « ailleurs » qu’en Dieu.

Remarque de Macherey sur génitif subjectif ou objectif de l’expression « idée de Dieu » : « l’idée de Dieu c’est l’idée que Dieu a parce qu’il la forme ou l’engendre en vertu de la puissance infinie de penser qui est en lui » (59) ; il ne s’agit pas d’une prise de conscience personnelle de lui-même ; Dieu est « chose pensante » et non « sujet pensant » (59), Dieu ne pense pas, il est la Pensée.

Le « de » de « l‘idée de Dieu », le génitif est à prendre au sens subjectif ou d’appartenance et non objectif.

Le scolie poursuit la redéfinition des « propres » traditionnels de Dieu, ici la « toute-puissance » sous son aspect d’ « omniscience » : le vulgaire entend cette puissance (potentia) comme un « pouvoir » (potestas), comparable à celui des Rois, un pouvoir absolu, arbitraire, irrationnel et transcendant, dont le modèle est en quelque sorte incarné dans le régime de la monarchie absolue, dont Louis XIV (adversaire déterminé de la république hollandaise) est l’exemple même (Macherey, n. 2 p. 61).

Or, la toute-puissance de Dieu n’est rien d’autre que son « essence agissante » (actuosa essentia).

Ce qui vaut pour l’omnipotence en général vaut également pour la puissance de penser : l’omniscience divine n’est pas ce qui appartiendrait à un être doté de capacités exceptionnelles, et par lesquelles il lui serait possible et loisible de penser n’importe quoi. « Elle est la toute-puissance de la pensée considérée en elle-même, dans la nécessité absolue de son auto-détermination » (Macherey, 63).

Guéroult (II, 51 et sqq.) montre bien en quoi cette proposition confirme la réfutation de la doctrine de l’entendement créateur (cf. E, 1, 17 sc, E, 1, 30, 31 et 32), tout en établissant la légitimité des démonstrations de l’Ethique :

–       les idées de Dieu et des choses suivant de Dieu par la nécessité même selon laquelle les choses suivent de lui, elles ne sauraient précéder les choses ni être pour lui des modèles.

–       L’entendement infini connaît nécessairement Dieu et tout ce qu’il produit, mais rien d’autre : il n’est donc pas plus étendu que ce que produit la puissance de Dieu.

–       Tout ce que l’entendement infini conçoit existe donc nécessairement.

–       Réciproquement, on peut affirmer, comme le faisait la prop. 16 de la partie 1, que « Dieu produit nécessairement tout ce qui peut tomber sous un entendement infini ».

–       Notre propre entendement, en tant qu’il est identique avec l’entendement infini, peut affirmer que ce qu’il connaît de la nature de Dieu, il le connaît comme Dieu même le connaît, c’est-à-dire tel que cela est en soi : ainsi, toutes les idées d’un entendement sont vraies, puisque ce qui est contenu objectivement dans l’entendement doit être nécessairement donné dans la Nature.

–       Dès lors, est établie la légitimité de toutes les démonstrations de l’Ethique : l’idée vraie est non moins donnée nécessairement dans notre entendement que dans celui de Dieu (53).

–       L’entendement infini contenant tout ce que Dieu produit, rien de plus ni de moins, il y a en Dieu égalité parfaite entre sa toute-puissance et son omniscience : entre les deux ne s’ouvre donc plus cette marge de liberté qui lui permettrait de choisir arbitrairement ceux des possibles qu’il souhaiterait faire exister. (54)

Prop. 4 : L’idée de Dieu d’où suivent une infinité de choses d’une infinité de manières ne peut être qu’unique.

« Unique » au sens précis où Dieu a été établi comme « unique » dans le corollaire 1 de la prop. 14 du De Deo : non pas à un exemplaire, mais parce que sa réalité comprend en soi tout ce qui peut être pensé de réel. Au sens où rien ne peut être pensé en dehors de cet « espace mental idéel » (Macherey, 64).

Guéroult : parce que « l’idée de Dieu est l’idée unique enfermant en elle les idées de toutes les choses, il est légitime de déduire d’elle toute la science, et l’entreprise de l’Etique, telle que l’a décrite par avance le De intellectus emendatione, comme le développement systémique du contneu d’une seule idée : l’idée vraie donnée (de Dieu) trouve là sa justification définitive. (…) de même qu’un seul et même Dieu embrasse et produit la diversité des choses, un seul et même entendement divin les comprend dans l’unité de leur principe » (55).

Prop. 5 : L’être formel des idées reconnaît pour cause Dieu, en tant seulement qu’on le considère comme chose pensante, et non en tant qu’il s’explique par un autre attribut. C’est-à-dire, les idées tant des attributs de Dieu que des choses singulières reconnaissent pour cause efficiente non pas ce dont elles sont les idées, autrement dit les choses perçues, mais Dieu lui-même, en tant qu’il est chose pensante.

Passage à la considération de la production des idées particulières (et donc de leur cause) comprises dans l’idée de Dieu : autonomie de la Pensée comme cause des choses de pensée (l’être formel des idées).

Terminologie scolastique : « être formel » et « être objectif ».

L’ « être formel » des idées = les idées en tant que choses.

La notion d’être formel s’applique à toutes les choses sans exception, idées comprises, pour exprimer le fait qu’elles sont des déterminations d’un certain genre d’être. Les idées sont d’abord des choses ou des réalités de pensés, des « modes de cette chose physiquement réelle qu’est l’attribut Pensée » (Géuroult, 57).

L’ « être objectif » concerne les choses pour autant qu’elles sont considérées comme constituant des objets pour des idées qui les font connaître.

Les idées peuvent être considérées de deux manières différentes : d’une part en tant qu’elles sont de pures idées, des déterminations auto-suffisantes de l’attribut pensée (c’est le cas ici), dans leur « réalité physique » (Guéroult, 57) de « choses » de la pensée ; d’autre part, en tant qu’elles font « percevoir » (percipere) tel ou tel objet, celui-ci constituant une détermination de n’importe quel attribut divin ;

La réalité des idées – leur « être formel » – ne tient pas à leur idéat (« ce dont elles sont les idées » ou « les choses perçues »), – ce qui reviendrait à leur donner pour cause Dieu « en tant qu’il s’explique par une autre attribut » que la pensée -, mais à la seule puissance productrice de l’attribut pensée : autonomie de l’attribut pensée conçu comme cause, autonomie de la production des idées ; les idées sont des « choses » comme les autres, et ne sont que des déterminations de la pensée.

Ainsi, cette proposition établit à la fois l’autonomie absolue de l’attribut Pensée dans la production de ses modes (les idées) et réfute l’explication réaliste de la production des idées (comme action extérieure de l’objet sur le sujet percevant).

Macherey (67, n.1) : « utilisant les idées pour percevoir des choses, nous avons tendance à oublier qu’elles sont elles-mêmes des choses ». Et cela nous amène aussi à imaginer que les idées sont produites par les objets, comme leurs reflets.

Proposition à rapprocher des définitions 3 et 4 du De Mente, qui distinguaient dénominations « intrinsèques » et « extrinsèques » de l’idée vraie.

Démonstration :

Première manière : s’appuie sur la prop. 3 établissant la nécessité de l’idée de Dieu ; La formation des idées en Dieu vient de cela seul que Dieu est chose pensante, et non de ce qu’il est l’objet de son idée.

Macherey rapporte cette démonstration à la manière de comprendre grammaticalement le génitif de l’expression « idée de Dieu » : c’est l’idée que Dieu a (génitif subjectif) et non l’idée représentant l’objet Dieu (génitif objectif).

Une autre manière : montre que les idées ne sont l’effet d’aucun autre attribut que de la pensée prise absolument.

Les idées, comme toute chose singulière (E, I, 25 coroll.), sont des modes, donc des modifications déterminées de l’attribut pensée ; or, chaque attribut devant se concevoir par soi (E, I, 10), aucune idée n’enveloppe le concept d’un autre attribut ; donc, en tant qu’effet, l’idée n’a pas pour cause un autre attribut que la pensée (par E, I, ax 4).

Prop. 6 : Les manières <modi> d’un attribut, quel qu’il soit, ont pour cause Dieu en tant seulement qu’on le considère sous l’attribut dont elles sont des manières, et non sous un autre.

Cette proposition généralise ce que vient d’établir la proposition précédente pour l’ordre de la pensée : de même que les attributs se conçoivent chacun par soi, c’est-à-dire « sans les autres » (E, I, ax 4 et E, I, 10), de même leurs modes respectifs enveloppent le concept de leur attribut respectif et non d’un autre ; les effets qu’ils sont s’expliquent entièrement et exclusivement par leur cause propre (= le genre d’être dont ils relèvent).

Corollaire important (pt de vue polémique) :

Les idées ne sont pas causées par leurs objets. Mais réciproquement, les choses qui ne sont pas des modes de la pensée (par ex. les corps) ne tiennent pas leur être formel des idées que Dieu en auraient eu antérieurement.

Guéroult : « Alors que la proposition 5 réfute l’explication réaliste des idées, la proposition 6 réfute l’explication idéaliste de leurs objets : en Dieu, les idées ne sont pas plus la cause des objets que les objets ne sont la cause des idées, et les objets ont, à l’égard de leurs idées, la même indépendance absolue que les idées à l’égard de leurs objets » (62-63).

Les choses (qui par ailleurs sont les « objets » que font connaître ou percevoir les idées) s’ensuivent de Dieu, sous un certain attribut, de la même manière que les idées (qui sont elles-mêmes des « choses ») s’ensuivent de Dieu comme nature pensante.

Il y a donc à la fois concomitance rigoureuse et autonomie absolue entre les idées et toutes les autres choses (de tous les attributs), du point de vue de leur production : « Dieu pense les choses comme il les fait, en même temps qu’il les fait, ni avant ni après, ni plus ni moins » (Macherey, 70).

Ces thèses préparent l’énoncé fondamental de la proposition 7.

Prop. 7 : L’ordre et l’enchaînement <connexio> des idées est le même que l’ordre et l’enchaînement des choses.

Théorème fondamental du spinozisme.

Fine analyse de la lettre de l’énoncé lui-même par Macherey (71 et sqq.)

« est le même » : non pas deux ordres équivalents (non pas « sont les mêmes » ou iidem sunt) mais un seul et même ordre (idem est).

Macherey propose la traduction littérale suivante : « l’ordre et la connexion des idées est la même chose (ou encore : n’est rien d’autre) que l’ordre et la connexion des choses » (71).

C’est à dire que les idées ne sont pas soumises à un ordre différent de celui qui vaut pour toutes les choses, les idées étant elles-mêmes de telles choses.

Ainsi, cette proposition ne doit pas être interprétée comme énonçant le principe du prétendu « parallélisme » spinoziste, cette expression même venant de Leibniz à propos de Spinoza : il ne s’agit pas ici de l’idée d’une stricte corrélation entre les déterminations de la pensée et celles de l’étendue.

Car il ne s’agit pas ici de deux ordres corrélatifs (ce qui conduirait à un dualisme) mais d’un seul, et d’autre part il ne s’agit pas seulement des « corps » mais bien des « choses ».

Les « choses » dont il s’agit ici sont toutes les choses, quel que soit le genre d’être auquel elles appartiennent.

Plus loin, « l’ordre et la connexion des choses » sera reformulé en « ordre et connexion des causes », dans le scolie de cette proposition, puis dans la démonstration de la proposition 9 du De Mente.

Ainsi la signification de cette proposition est plutôt que les idées – leur être formel, les idées en tant que choses – se produisent selon le même ordre et la même connexion que celui de toutes les choses. Ainsi le scolie précisera : quel que soit le genre d’être considéré, « nous trouverons un seul et même ordre, autrement dit un seul et même enchainement des causes » : la production de l’infinité des choses d’une infinité de manières, sous des attributs en nombre infini, est soumise à un seul et même nécessaire de causalité, une commune nécessité.

De ce point de vue, la corrélation réciproque des déterminations corporelles et des déterminations mentales, développée notamment dans la démonstration des prop. 19 et 20 du De Mente, est une conséquence particulière de cette proposition 7, mais qui n’en épuise pas le contenu rationnel.

A propos des notions d’ « ordre » et de « connexion », Macherey propose l’interprétation suivante : l’ordre correspondrait au point de vue du mode infini immédiat, donc un point de vue global et comme « instantané » ; la connexion renverrait au point de vue du mode infini médiat, prenant en considération la totalité des enchaînements internes particuliers, sous la forme d’une « concaténation ». Ainsi, ordre et connexion ne constitueraient pas deux systèmes indépendants, mais un seul.

Guéroult (66 et sqq.) propose de distinguer entre « parallélisme extra-cogitatif » (Pensée/Autres attributs) et « intra-cogitatif » (Pensée/Pensée).

Démonstration :

S’appuie sur E, I, ax 4 : L’idée du causé (ou de l’effet) dépend de la connaissance (ou idée) de la cause (ou causant), exactement comme l’effet dépend lui-même de sa cause.

L’entendement a des idées vraies en tant qu’il conçoit entre les choses que les idées représentent le lien de cause à effet réel (« formel ») qui les enchaînent. « Les idées s’enchainent selon l’ordre causal qu’elles saisissent entre leurs objets » (Guéroult, 66).

Autrement dit, tout ce qui est donné dans la réalité a son équivalent dans la pensée, le fait d’être et d’être pensé étant inséparables.

Corollaire :

Egalité entre la puissance de penser et d’agir de Dieu : ni plus ni moins.

« tout ce qui suit formellement » = l’être formel des choses

« ce qui suit objectivement »  = l’être objectif des choses, les choses en tant qu’on les considère comme les objets d’idées.

Macherey : « Tout ce que Dieu fait donne ainsi du même coup un contenu objectif aux idées qui s’ordonnent et s’enchainent à partir de l’idée de Dieu avec la même nécessité que celle régissant la production de leurs idéats, à quelque genre d’être que ceux-ci appartiennent » (77).

Ce corollaire sera repris en E, 2, 32 demo : « Toutes les idées qui sont en Dieu sont en tout en conformité avec leurs idéats ».

Autrement dit, la conformité idée/idéat – ce qui est généralement pensé par la tradition comme la définition de la vérité – est fondée sur l’identité et l’unicité de l’ordre des causes de toutes les choses, quel que soit leur genre d’être. Cette conformité ne tient pas à une quelconque action particulière des choses sur les idées ni des idées sur les choses.

Scolie : perspective plus restreinte, plus proche, à la rigueur, de l’idée d’un « parallélisme » psycho-physique, et retour à « l’unité ontologique des attributs en Dieu » (Géuroult, 84).

On passe ici de l’unicité de l’ordre et de l’enchainement des choses à l’unité des choses enchainées elles-mêmes, « et cette dernière fonde ontologiquement la première » (Guéroult, 85).

Un cercle existant dans la nature étendue et l’idée de ce cercle existant dans la pensée sont « une seule et même chose qui est expliquée à travers différents attributs », car ce sont deux choses produites selon la même nécessité, le même ordre et la même connexion.

Cette corrélation entre un corps et son idée prépare ainsi la conception spinoziste de l’union de l’âme et du corps humains qui sera exposée et explicitée dans la proposition 13 et son scolie : « L’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le Corps ». Ainsi l’âme et le corps d’un seul homme sont les deux modes lui correspondant dans deux attributs différents, identifiés l’un à l’autre non par une « identité d’essence » (ils différent en essence autant que diffèrent entre eux les attributs dont ils sont les modes) mais par une « identité causale » : ils sont identiques par l’acte (un seul et même) qui les produit du même coup et selon le même ordre dans les deux attributs (Guéroult, 90).

Guéroult : « Ainsi, dans les effets de la substance comme dans la substance même, l’union des attributs n’est pas une fusion où ils se perdent, mais une indissolubilité où ils conservent leur hétérogénéité propre » (91).

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