Skip to content

Spinoza, philosophe de l’amour – extrait de Jaquet, Sévérac et Suhamy

L’amour, pour Spinoza, est « une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ». Cette définition frappe par sa simplicité lumineuse, mais aussi par une singulière pauvreté, comparée à l’épaisseur de la réalité vécue, qui mêle jouissance et souffrance, quiétude et inquiéhtde, plénitude et manque. Qui peut affirmer que son expérience de l’amour est de part en part une expérience joyeuse ? Spinoza ne fait-il pas preuve d’un optimisme naïf, ainsi que d’une ignorance de la littérature et de la réflexion philosophique qui ont tant médité sur la complexité et l’ambivalence de l’amour ? C’est ce que lui reproche, par exemple, Ferdinand Alquié: « comment admettre, après avoir connu les tourments de l’amour, après avoir lu Racine, Goethe ou Proust, après avoir songé à Phèdre, à Werther, à Swann ou à l’amant d’Albertine, que l’on puisse définir l’amour comme une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » ? Nous avons affaire, conformément au principe spinoziste, à une définition génétique. Avouons ne pas y reconnaître ce que chacun appelle amour. De fait, Spinoza réduit l’amour à la joie, et il est conduit, en vertu de la logique de son système, à en faire un affect dérivé. Cette prise de position est doublement problématique: l’amour ne s’accompagnerait-il jamais de tristesse et de malheur ? Second dans l’ordre des affects, l’amour est-il pour autant secondaire dans la philosophie de Spinoza ?

En réalité, Spinoza n’est aveugle ni à l’expérience ni à la tradition littéraire et philosophique : il cite Ovide et Térence à plusieurs reprises, et prend appui notamment sur la pensée de Descartes et celle de Léon l’Hébreu. Il faut donc replacer sa définition de l’amour dans ce contexte, et comprendre le mouvement par lequel il en est venu à la formuler de cette manière. Le Court Traité témoigne de cette élaboration d’une conception de l’amour où Spinoza, encore largement tributaire de ses prédécesseurs, se confronte à leurs thèses.

Ainsi, il ressort des œuvres de jeunesse que Spinoza a parfaitement conscience des malheurs de l’amour, mais qu’il les impute aux objets auxquels l’amour s’attache et non à son essence. Dès le Court Traité, il soutient que « le fondement de tout bien et de tout mal est l’Amour en tant qu’il tombe sur un certain objet. Car si nous n’aimons pas l’objet qui (…) mérite seul d’être aimé, à savoir Dieu, mais les choses qui, par leur propre caractère ou nature, sont périssables, il s’ensuit nécessairement (l’objet étant sujet à tant d’accidents et même à la destruction), de la haine, de la tristesse, etc., après qu’un changement est survenu dans l’objet aimé ». Le Traité de la réforme de l’entendement abonde dans le même sens : pour expliquer des maux, Spinoza affirme que « toute notre félicité ou infélicité dépend d’une seule chose, à savoir, de la qualité de l’objet auquel nous adhérons par l’amour. En effet, jamais des disputes ne naîtront à cause d’un objet qui n’est pas aimé; on n’éprouvera nulle tristesse s’il périt; aucune envie, s’il est possédé par un autre, aucune crainte, aucune haine et, pour le dire en un mot, aucune commotion de l’âme. Tout cela a lieu, par contre, dans l’amour des choses périssables (…). Mais l’amour d’une chose éternelle et infinie nourrit l’âme d’une joie pure, qui est exempte de toute tristesse, ce qui est éminemment désirable et doit être cherché de toutes nos forces ». Le Traité théologico-politique et l’Éthique confirmeront ces analyses, en les reprenant dans des termes analogues. On comprend alors toute la pertinence de la réduction de l’amour à la joie. C’est justement parce que l’amour se définit comme joie qu’il peut être source de malheur : s’il n’était pas joie, nul ne s’attacherait autant à des objets au point de courir à sa perte. En somme, si Spinoza n’avait pas défini l’amour comme joie, il n’aurait jamais pu expliquer le malheur d’aimer.

Par conséquent, sans amour, point de malheur, mais aussi, point de salut sans amour. Le problème premier du spinozisme être formulé en ces termes: à quel objet faut-il nous attacher par amour ? Nul homme en effet ne peut vivre sans amour, et son être dépend de l’objet qu’il aime : impérissable s’il aime l’impérissable, périssable s’il s’attache aux choses périssables. Il nous faut donc, non pas renoncer à aimer, mais changer notre façon d’aimer, voire nos objets d’amour. La qualité des objets joue un rôle décisif dans la qualité de l’amour lui-même. C’est pourquoi il est nécessaire de mener une réflexion non seulement sur l’essence de l’amour mais aussi sur les objets qui peuvent modifier sa nature. N’est-ce pas ce que la définition elle-même nous invite à faire, en associant à la joie l’idée d’une cause extérieure ?

A l’évidence, l’amour n’est pas pour Spinoza un sentiment parmi d’autres. Certes, il n’est pas un affect primitif dans le système, mais il occupe la première place dans le projet éthique. Il est ainsi possible de définir Spinoza comme un philosophe de l’amour.

C. Jaquet, P. Sévérac, A. Suhamy, Spinoza, philosophe de l’amour, extrait de la Préface, PUSE, 2005.

2 commentaires

  1. Koue Anselme a écrit:

    L’amour que défini spinoza semble être différent de l’amour entre deux personnes.

    mardi 15 décembre 2015 at 6 h 00 min | Permalink
  2. admin a écrit:

    En effet, l’amour défini par Spinoza renvoie très largement à tout rapport d’appréciation positive entre une chose et une autre.
    L’amour inter-personnel en est un certain genre.
    JG

    samedi 3 septembre 2016 at 12 h 22 min | Permalink

Publier un commentaire

Les champs requis sont marqués *
*
*