L’ensemble des propositions 24 à 28 porte sur les modes finis (+ la prop 29 : une conclusion générale pour l’ensemble 21-29, portant sur la nature naturée), parmi lesquels les hommes.
Les modes finis sont les choses singulières, existant actuellement (ou non) dans la durée : ces propositions constituent si l’on veut, la manière spinoziste de régler le « problème traditionnel de la création » (Guéroult, 353), dans la perspective immanentiste qui est la sienne.
Ces propositions vont montrer :
- comment sont (essence) et existent (existence) ces choses particulières (24 et 25)
- comment elles opèrent (26 et 27)
- comment elles sont liées les unes aux autres de manière réciproque (28)
- comment cet enchainement qui est le leur ne laisse aucune place à la contingence (29)
Cette série de propositions aboutit donc à l’établissement du déterminisme absolu universel (et intégralement intelligible, en droit) : « une nécessité invincible régit la Nature dans son ensemble comme dans son détail » (Guéroult, 348).
Prop. XXIV : Des choses produites par Dieu l’essence n’enveloppe pas l’existence.
demonstratio par 1, def 1
corollarium par 1, prop 14, cor 1
Les « choses produites par Dieu » (rerum a deo productarum) ne sont pas « cause de soi » (déf. 1) : leur existence de découle pas nécessairement de leur essence, elles n’existent pas par la seule nécessité de leur nature (prise en elle-même). Dieu est cause de leur existence (et de leur persévération dans l’existence : coroll.)
Démonstration : les choses produites par Dieu ne tiennent pas leur existence de leur propre essence, mais de Dieu. Elles ne sont donc pas causes de soi au sens de la déf. 1 ; si leur essence enveloppait leur existence, elles seraient cause de soi, elles existeraient par soi et non par Dieu.
Guéroult : on établit ainsi d’abord que les « choses produites par Dieu » sont des modes et non des substances ; « les essences des choses produites par Dieu ne sont pas des essences de substance » (329). Les choses produites par Dieu – ce que la tradition appelle les « créatures » – ne sont pas des substances (à la fois contre Aristote, et contre Descartes).
Plus loin, Spinoza écrira à propos de l’homme : « L’être de la substance n’appartient pas à l’essence de l’homme » (II, prop. 10), bref l’homme est un « mode », une affection de Dieu, qui l’exprime la nature divine de manière certaine et déterminée (II, prop. 10, corol).
Ceci permettra ensuite de prouver que leur puissance (produire des effets dans la durée) n’est rien d’autre que la puissance même de Dieu déterminée d’une certaine façon (I, prop 26), et qu’il n’y a pas à proprement parler de causes secondes (Guéroult, 331). Sur ce point précis, cf. aussi l’article sur la causalité.
L’énoncé lui-même, dans sa lettre, n’a rien d’original d’un point de vue théologique/philosophique (Moreau) : Dieu est ce qui fait être/exister les choses produites (justement par lui), cause de leur existence. Mais la démo et surtout le corollaire déplacent assez nettement l’interprétation proprement spinoziste d’un tel énoncé, en direction de l’idée de productivité divine immanente.
Corollaire
La causalité divine ne se borne pas à la production instantanée de la chose mais cette production est continue (comme, en apparence, chez Descartes : création continuée) : les choses produites par Dieu – les modes – ne peuvent ni se faire exister ni se soutenir dans l’existence ;
L’Effort pour persévérer est aussi effort pour produire des effets : préfiguration de la doctrine du conatus qui sera exposée dans la 3e partie (3, prop. 6 à 8).
Ici sont posées les bases de la productivité des choses finies (Moreau).
Prop. XXV : Dieu n’est pas seulement cause efficiente de l’existence des choses, mais aussi de leur essence.
demonstratio par 1, ax 4 | 1, prop 15
scholium par 1, prop 16
corollarium par 1, prop 15 | 1, def 5
Dieu est aussi cause de leur essence.
Démonstration par l’absurde :
Si Dieu n’est pas cause de l’essence des choses, ces essences pourraient être conçues sans Dieu (par l’ax. 4).
Or, tout ce qui est étant en Dieu et ne pouvant être conçu sans Dieu (prop. 15), c’est absurde.
Mais le sens fort – moins réfutatif/polémique, plus proprement spinoziste : Guéroult – de cette prop. 25 est plutôt énoncé dans son scolie : l’essence divine, comme productivité divine (prop. 16), suffit à démontrer la prop. 25.
Scolie : « au sens où Dieu est dit cause de soi, il doit être dit aussi cause de toutes choses »
C’est-à-dire : il n’y a qu’un ordre (univoque) de causalité, dans la mesure où avec la causalité divine il ne s’agit pas d’une causalité transitive mais immanente.
Sur la question complexe de la causalité, voir aussi plus bas la prop. 28 ainsi que le commentaire de Laurent Morazzani.
Corollaire : l’identité est établie entre « choses particulières » = « modes » (finis) = « affections de Dieu » ;
Ce corollaire propose une définition des choses particulières : les choses particulières sont des expressions des attributs de Dieu, expressions qui s’effectuent d’une « certaine manière déterminée ».
Cette formule – certo et determinato modo – est, comme l’écrit Macherey, « l’indicateur de la finitude, c’est-à-dire de la limitation » (177).
Ainsi, « être en autre chose » (in alio), c’est « être en Dieu » (in Deo), c’est-à-dire être produit « par Dieu » (a Deo), tant sur le plan de l’essence que de l’existence.
C’est ainsi qu’il faut comprendre que les choses particulières sont des « modes » (modus), modifications, modalités ou manières, bref « affections » des attributs de Dieu (coroll.) : « des modes, par lesquels les attributs de Dieu, sont exprimés d’une manière certaine et déterminée ».
Macherey (175) : « l’acte par lequel Dieu se pose soi-même, en tant qu’il est cause de soi, est donc aussi celui par lequel il fait être toutes les (autres) choses, la substance ne pouvant être sans ses affections, lesquelles ne peuvent non plus être sans elle. »
Etre cause de soi = être causes des affections (de soi) dans leur totalité.
Prop. XXVI : Une chose qui est déterminée à opérer quelque chose y a nécessairement été déterminée par Dieu ; et une chose qui n’est pas déterminée par Dieu ne peut se déterminer elle-même à opérer.
demonstratio par 1, prop 25 | 1, prop 16
les prop. 26-27 énoncent les règles de la productivité des choses (et non plus de leur production) ; règles par lesquelles les choses singulières « relaient » (Moreau) la productivité divine en « opérant ».
Exister = produire ou « opérer » (des effets, relayer l’agir divin) – distinction implicite entre opérer/produire des effets et agir (cf. prop. 28, et Macherey).
Agir (agere) est le nom de la productivité substantielle (infinie et libre, libera).
Opérer (operare) est le nom de la productivité modale (finie et contrainte, coacta).
Une chose est cause par la puissance de la causalité divine.
Si elle n’est pas cause par la puissance de la causalité divine, elle n’a pas assez d’autonomie pour produire d’elle-même un effet.
Prop. XXVII : Une chose qui est déterminée par Dieu à opérer quelque chose ne peut se rendre elle-même indéterminée.
demonstratio par 1, ax 3
Une chose déterminée par la puissance divine n’a pas assez d’autonomie pour ne pas produire son/ses effet(s).
Nécessité de la productivité des choses singulières ou modes finis :
- une chose non déterminée par Dieu ne peut produire d’effet par elle-même (26)
- une chose déterminée par Dieu ne peut pas d’elle-même ne pas produire d’effet (27)
La puissance des choses singulières est la puissance divine (énoncé réversible).
Guéroult : « la puissance causale d’une chose singulière [n’est] qu’une partie de la puissance causale de Dieu » (337).
Pour Guéroult, se trouve par là résolu, avec les prop. 26 et 27, et contre la tradition, le « problème du concours divin » (337) : « celui-ci ne consiste pas en un aide ou un soutien apporté du dehors à la puissance ou à l’action propre des créatures, mais en la puissance ou l’action même de Dieu qui la constitue ».
Prop. XXVIII : Tout singulier, autrement dit toute chose qui est finie, et a une existence déterminée, ne peut exister, ni être déterminée à opérer, à moins d’être déterminée à exister et à opérer par une autre chose, qui elle aussi est finie et a une existence déterminée : et à son tour cette cause ne peut pas non plus exister, ni être déterminée à opérer, à moins d’y être déterminée par une autre qui elle aussi est finie et a une existence déterminée, et ainsi à l’infini.
demonstratio par 1, prop 26 | 1, prop 24, cor | 1, prop 21 | 1, ax 1 | 1, def 3 | 1, def 5 | 1, prop 25, cor | 1, prop 22
scholium par 1, prop 15 | 1, prop 24, cor
Les choses singulières sont donc en un sens doublement déterminées à produire quelque effet : la détermination par Dieu (pro. 26 et 27) et la détermination par les choses extérieures ou ordre commun de la nature. Pour Guéroult, la détermination de l’existence des choses singulières les unes par les autres constitue le modus operandi de Dieu : une chose singulière ne peut exister qu’en prenant sa place nécessaire au sein d’une série infinie d’autres. (Guéroult : Alors que les essences seraient produites immédiatement et indépendamment les unes des autres, « les existences ne peuvent être produites par Dieu que par l’intermédiaire les unes des autres », 335).
Ainsi cette détermination par les causes extérieures finies apparaît comme la condition pour Dieu de la production des existences finies.
On peut penser que c’est là que se manifeste aussi la différence entre modes infinis et modes finis : les premiers – éternels – sont produits par la nature d’un attribut prise absolument, alors que les seconds – existant dans la durée – sont produits par cette nature affectée de manière finie (sinon il s’agirait d’un mode infini médiat), donc par d’autres modes finis conçus comme instrumenta (mais en dernière instance : par Dieu).
Toujours selon Guéroult, on éviterait par là de tomber dans le fatalisme, en établissant plutôt un déterminisme universel : car cette causalité des choses singulières entre elles, conçue par Guéroult comme le modus operandi de la causalité divine, est ce qui assure rationalité et surtout intelligibilité absolues de l’univers des existences finies ; ceci permet de comprendre/connaître comment les choses sont déterminées par Dieu, et non de s’en tenir à l’explication incompréhensible du « si quelque chose arrive, c’est parce que Dieu le fait » (340).
Distinction operare et agere, opérer / agir, causalité absolue / causalité relative : cf. Macherey.
Il y a une détermination réciproque et infinie des choses finies : tout chose particulière est à la fois cause et effet, cause parce qu’effet, et ce à l’infini, c’est-à-dire sans qu’il soit possible de remonter à une cause première (non causée) appartenant à ce réseau modal.
Autrement dit, aucune chose particulière n’est cause sans être aussi/d’abord effet (donc causée).
Si Dieu est cause première par priorité (1, 16, corol), il n’est pas une première cause en antériorité (comme le 1er moteur aristotélicien et, en un sens, aussi chez Descartes).
Aucune chose singulière n’est causée directement ni par la nature d’un attribut, ni par les modes infinis (de tout cela, il ne peut résulter que de l’infini : cf. plus haut) : pas de production du fini par l’infini ou à partir de lui (mais dans l’infini); pas de déduction du fini à partir de l’infini (sauf au sens où le fini se produit selon les lois des modes infinis) ; les modes infinis ne produisent pas tel ou tel mode fini particulier, mais sont seulement les lois ou systèmes de production des modes finis en général, dans leur ensemble.
« Il faut se débarrasser de l’idée d’une chaine de modes finis dont le premier anneau serait suspendu aux modes infinis » (Moreau, conf 5).
De même Macherey : « Dans l’Ethique, il n’y a pas pour les choses particulières (…) une déduction à partir des modes infinis comme si ces choses en constituaient des effets séparés : en effet la réalité de toutes ces choses est d’emblée comprise dans les modes infinis considérés sous leurs deux formes, immédiate et médiate » (173).
Chaque chose singulière ne peut produire les effets de la productivité divine que parce qu’elle est mise en branle par une autre chose singulière (et ainsi de suite).
Chaque chose singulière ne peut produire les effets de la productivité divine que parce qu’elle est mise en branle par une autre chose singulière, à l’intérieur du réseau modal tout entier, qu’en tant qu’elle a une place dans l’ordre causal nécessaire.
Discussion sur les « 2 types » de causalité (Moreau) :
- la causalité immanente par l’attribut
- la causalité transitive entre modes finis
D’un côté on peut dire qu’il existe comme une double causalité : chaque événement fini (1 choc entre 2 boules de billard) est causé par un événement fini précédent et en même temps par la nature de l’étendue (sous la forme mouvement/repos) prise en totalité.
En réalité, c’est une abstraction : le système des lois n’existe pas séparément de la multitude infinie de ses instanciations ; le système des lois n’est pas autre chose que l’ensemble des événements finis en tant qu’ils constituent un ordre.
Il n’y a qu’une seule et même causalité, représentable de ces deux manières, vue comme système et/ou dans le détail. (cf. de même Macherey).
Sur cette difficile question de la causalité, cf. aussi le commentaire de Laurent Morazzani.
Démonstration
La démo commence par exclure qu’une chose singulière/finie puisse être produite (déterminée à exister et à produire des effets) par la nature absolue d’un attribut de Dieu : car de cette nature ne peut suivre que des modes infinis et éternels (pro. 21).
La démo ajoute qu’une chose singulière/finie ne peut pas suivre non plus de la nature divine en tant que déjà affectée d’un mode infini (immédiat) : car de cette nature ainsi affectée (= mode infini immédiat) ne peut suivre encore qu’un mode infini (= mode infini médiat), par la prop. 22.
Donc, une chose singulière ne peut être déterminée à exister et à produire des effets que par un mode fini et ayant une existence déterminée.
Du coup, par récurrence, on doit établir une détermination réciproque infinie des choses singulières entre elles.
Guéroult : « Par là est déduit l’ordre commun de la Nature, contenu du mode infini médiat » (339).
Réaffirme l’impossibilité d’une production/projection du fini à partir de l’infini ; ce qui implique, pour chaque chose finie/déterminée, la nécessité d’être produite non absolument mais relativement, donc en rapport avec une autre chose finie, elle-même produite de la même manière, etc.
Les rapports de nécessité qui lient les choses particulières entre elles sont relatifs, c’est-à-dire que ce sont des rapports eux-mêmes finis, limités, partiels, ne suffisant jamais, même en les additionnant, à reconstituer l’ordre de nécessité absolue de la nature divine. Sans que cela n’implique le moins du monde une moindre nécessité conçue comme contingence (cf. prop. suivante).
Scolie
Sorte de conclusion de prop. 24-28.
Usage décalé de « cause prochaine / éloignée » (terminologie scolastique) : Dieu ne peut être dit cause éloignée qu’au sens où les choses singulières ne suivent pas immédiatement de Dieu, mais médiatement ; au sens fort de « prochaine », Dieu est cause prochaine de tout ; cependant, au sens faible, Dieu peut être dit cause « éloignée » ; c’est une autre manière de dire que Dieu est cause immanente (toujours prochaine) et non transitive (éloignée).
Les effets sont dans leur cause ; cette cause ne peut être dite proprement éloignée d’eux.
Prop. XXIX : Dans la nature des choses il n’y a rien de contingent, mais tout y est déterminé, par la nécessité de la nature divine, à exister et opérer d’une manière précise.
demonstratio par 1, prop 15 | 1, prop 11 | 1, prop 16 | 1, prop 21 | 1, prop 27 | 1, prop 24, cor | 1, prop 26
scholium par 1, prop 14, cor 1 | 1, prop 17, cor 2
Assure la négation de toute contingence.
Cette proposition tire la conséquence générale des prop. 21-28 quant à la Nature naturée (Guéroult, 343) : la démonstration « consiste à nouer l’ensemble des résultats acquis ».
« Ainsi l’ensemble des choses de la Nature naturée est déterminé à tous les points de vue concevables, quant à l’existence et quant à la puissance, et est par conséquent absolument nécessaire, en son totalité comme en son détail, dans et par la nécessité de Dieu. » (343-344).
Il n’y a que du nécessaire ou de l’impossible (« face négative du nécessaire », Macherey) : pas de possible ou contingent ; ce qui s’oppose au nécessaire n’est pas le contingent (la contingence n’étant pas dans les choses, mais seulement dans notre esprit, du fait de l’ignorance de la totalité des causes) mais l’impossible (= ce qui ne peut être déterminé à exister et à opérer d’aucune manière).
Ce qui n’est pas déterminé à exister et à opérer à partir de la nécessité infinie de la nature ne peut l’être d’aucune autre manière et est tout simplement impossible.
Exister c’est produire qq effet, c’est-à-dire être déterminé par la nécessité de la nature divine.
Nier la contingence = nier qu’il existe des choses sans cause, mais aussi bien qu’il existe des choses sans effet.
Tout est pris à la fois dans une chaine de causes et d’effets.
Scolie
nature naturante / nature naturée : retraduction de ce vocabulaire scolastique du point de vue du système proprement spinoziste.
Nature naturante : la substance divine
Nature naturée : l’ensemble des modes (infinis et finis).
Clot la série 21-29.
Vocabulaire de la théologie médiévale + Court traité : cf. extrait Court Traité, I, 8 et 9
Cf. aussi Ethique I, 31.
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