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Lecture des propositions I à VIII du De Affectibus

Prop. 1 : Notre esprit agit en certaines choses et pâtit en d’autres, à savoir, en tant qu’il a des idées adéquates, en cela nécessairement il agit en certaines choses, et, en tant qu’il a des idées inadéquates, en cela nécessairement il pâtit en d’autres.

demonstratio par 2, prop 40, sc 1  |  2, prop 40, sc 2  |  2, prop 11, cor   |  1, prop 36  |  3, def 1  |  2, prop 9  |  3, def 2

Les prop. 1 à 3 déterminent ensemble les conditions dans lesquelles une âme est active ou passive (au sens donné par la définition 2) : c’est-à-dire en fonction de la proportion d’idées adéquates et inadéquates qui sont produites en elle.

Cette proposition met en rapport passivité/activité et IDEE inadéquate/adéquate, alors que la définition 2 avait mis en relation activité et CAUSE adéquate.

Unité de l’épistémologie (idées) et de la psychologie spinoziste (), du cognitif et de l’affectif.

Démonstration

Le principal point d’appui en est le corollaire de la prop. 11 du De Mente : l’ est une partie de l’intellect infini de Dieu.

Démonstration assez longue en 3 moments :

1. coexistence de deux sortes d’idées dans l’âme d’un homme

prop. 11 corollaire : solution du pbme de l’idée tjs adéquate en Dieu mais soit inadéquate ou soit adéquate en l’âme humaine. (on peut considérer Dieu de 3 façons : infini / en tant qu’il s’explique par l’âme humaine seule (adéquate) / en tant qu’il s’explique non seulement par l’âme humaine (inadéquate)

Une dans l’esprit d’un homme, c’est une idée qui est adéquate en Dieu en tant qu’il constitue ou contient seulement cet esprit.

Une dans l’esprit d’un homme, c’est une idée qui est adéquate en Dieu qu’il contient non seulement cet esprit mais aussi d’autres esprits/idées de choses.

Macherey : « Proprement, avoir une idée inadéquate, c’est ne percevoir qu’une partie de l’idée telle qu’elle est produite réellement en Dieu. C’est pourquoi, au point de vue de Spinoza, l’idée inadéquate est d’abord une idée incomplète, ou « mutilée » (mutilata), amputée d’une partie de ses composantes objectives. »

Inversement, lorsque nous avons une idée adéquate, nous percevons l’idée telle qu’elle est réellement produite en Dieu ; elle se produit en nous comme elle se produit réellement ; c’est-à-dire que, réciproquement, elle se produit en Dieu telle qu’elle se produit en nous, donc « en Dieu en tant qu’il contient seulement notre âme » (55, n. 2).

Autrement dit, lorsqu’une idée adéquate est dans l’esprit d’un homme, elle y est en tant que causée par ce seul esprit (= Dieu en tant qu’il contient seulement cet esprit) : une idée adéquate (en nous) est donc une idée dont notre esprit est cause adéquate/totale/complète (au sens de la déf. 1). Par conséquent, en tant que notre esprit a des idées adéquates, il agit (par la déf. 2).

Inversement, lorsqu’une idée inadéquate est dans l’esprit d’un homme, elle y est en tant que causée non seulement par cet esprit mais aussi par d’autres causes (= Dieu en tant qu’il contient en lui non seulement cet esprit mais d’autres) : une idée inadéquate en nous est donc une idée dont nous sommes cause inadéquate/partielle/mutilée. Par conséquent, en tant qu’il a des idées inadéquates, notre esprit pâtit.

2. Toute idée étant un mode elle doit nécessairement produire des effets :

En tant que l’âme a des idées adéquates, elle est cause adéquate d’un certain nombre d’effets.

3. Inverse : cas où l’âme a l’idée d’une rencontre entre son et un objets extérieur (idée inadéquate).

Bref, les et les de l’âme sont produites par l’adéquation ou l’inadéquation de ses idées.

La prop. III précisera que les actions de l’esprit naissent des seules idées adéquates (et les passions des seules idées inadéquates), et de rien d’autre (en particulier pas du corps).

Corollaire

Enonce sur un mode de proportionnalité ce qui était énoncé sur un mode d’opposition/juxtaposition : Rapport de proportion entre idées inadéquates/adéquates et passions/actions.

Macherey : « permet de mesurer les variations d’intensité de la puissance de l’âme, en rapport avec la place qu’y occupent respectivement les idées adéquates et les idées inadéquates. » (58).

Activité et passivité ne sont pas des états absolus, exclusifs l’un de l’autre, mais relatifs : plus l’âme a d’idées adéquates, moins elle a, relativement, d’idées inadéquates.

L’idée de proportionnalité (quatenus/aetenus) est de plus en plus présente au fur et à mesure de l’Ethique.

On ne pourra pas dire qu’il y a des hommes qui sont actifs, et d’autres qui sont passifs : que des degrés.

L’itinéraire de l’homme spinoziste consiste à accentuer une proportion : « psychologie de la proportionnalité ».

Prop. 2 : Le corps ne peut déterminer l’esprit à penser, ni l’esprit déterminer le corps au mouvement, ni au repos, ni à quelque chose d’autre (si ça existe).

demonstratio par 2, prop 6  |  2, def 1  |  2, prop 11

Le corps n’a pas d’effet sur l’âme, l’âme n’a pas d’effet sur le corps : pas d’interaction.

Pas de causalité entre les modes du penser et ceux de l’étendue : une proposition au contenu nettement polémique, comme le confirme le long scolie (l’un des plus longs de l’Ethique), dont la cible implicite est sans doute d’abord Descartes et sa conception de l’union de l’âme et du corps.

Originalité de Spinoza à l’égard tant de Descartes que du sens commun.

Enjeu : démontrer que le régime action/passion d’un esprit ne dépend pas du corps, mais des seules idées de l’esprit (cf. prop. 3).

En effet, du point de vue des « adversaires » de Spinoza (notamment Descartes), l’activité de l’esprit correspondrait aux situations dans lesquelles l’esprit commande au corps (détermine le corps par la « volonté »), et la passivité de l’esprit aux situations dans lesquelles le corps commande à l’esprit. Autrement dit, dans cette conception, l’âme est active lorsque le corps est passif et inversement.

Démonstration

« Déterminer » : être la cause d’un effet

Existence d’une causalité modale interne spécifique à chaque attribut.

Tout mode d’un attribut a pour cause Dieu en tant qu’on le considère sous cet attribut et non un autre : tout mode a pour cause prochaine un autre mode relevant du même attribut.

En fait, démontrée 3 fois : 2 autres fois dans le scolie.

Ces 3 démonstrations permettent de préciser divers aspects de la conception spinoziste de l’âme et du corps.

Scolie

Montre les enjeux, notamment polémiques, de la réflexion spinoziste.

2e démonstration (« plus claire » que la 1e) par le scolie de Eth II, 7 :

L’ordre des actions/passions dans le corps et dans l’esprit est un.

Le corps et l’esprit sont une seule et même chose selon deux points de vue distincts : ils ne sont pas réellement mais seulement modalement distincts.

Différence avec la 1e démo : n’est pas énoncé sur le mode négatif; les deux attributs sont une seule et même chose (et non pas deux choses entre lesquelles il n’y a pas de relation).

Une seule et même chose : ce qui se passe dans l’un se passe aussi dans l’autre.

Unité de l’âme et du corps : existence simultanée de deux aspects de la même causalité dans l’un et dans l’autre.

Dans une action, la volition et l’action corporelle sont 2 aspects du même dynamisme.

Contredit directement le préjugé selon lequel l’esprit commande le corps.

3e démonstration par Eth II, 12, demo

Nouvel aspect du rapport pensée/étendue : la perception de l’objet (corps) par son idée (âme).

La relation entre objet et idée n’est pas une interaction mais une relation représentative : celle de l’idée et de l’idéal.

L’unité entre l’âme et le corps consiste en une représentation/perception.

La perception n’est pas une causalité inter-attributive.

Objections de l’expérience courante

Cette conception semble aller contre le sens commun, contre l’expérience.

La prétendue leçon de l’expérience va être retournée contre elle-même.

1er argument : nous ne savons comment fonctionne le corps.

Nous ne pouvons pas dire si c’est l’âme ou le corps qui produit tout ce que fait le corps. C’est donc l’ignorance du corps qui nous amène à imaginer que c’est l’âme qui le commande.

Penser que l’âme commande le corps, le fait agir, l’anime, c’est retirer au corps toute puissance propre, comme s’il n’était qu’une machine inerte, sans « ars », sans force, sans dynamique propre.

Macherey : « la fameuse formule “ce que peut le corps, nul jusqu’ici ne l’a déterminé “, est à interpréter dans ce sens propre : elle signifie qu’il y a dans le corps une puissance considérable, des potentialités de mouvement et d’action qui sont totalement méconnues [comme le montre par ex. le somnambulisme]; et cette ignorance fait considérer le corps seulement comme un instrument ou comme une machine qui, sans l’apport d’une puissance extérieure à son ordre, resteraient inertes et inopérants. » (62)

A la place de l’idée d’un « partage de puissance entre le corps et l’âme » (Macherey, 63), et même d’une rivalité de puissance, qui caractérise la conception de ses adversaires, Spinoza soutient la simultanéité et la concordance de puissance : les aptitudes du corps et de l’âme d’un homme sont chaque fois strictement corrélatives et équivalentes.

2e argument : argument connu dans la tradition sceptique (+ renouveau humaniste); l’intelligence des bêtes (Plutarque)

Sert à prouver que les bêtes ont une âme, soit à montrer que les hommes n’en ont pas ou pas meilleure que celle des bêtes.

Cet argument est réorienté pour montrer qu’on n’a pas besoin de l’âme humaine pour expliquer les mouvements de son corps.

3e argument : somnambulisme (= quand l’âme est « déconnectée » du corps)

4e argument : les modalités de la prétendue causalité de l’âme sur le corps sont inconnues voire incompréhensibles.

Vocabulaire mécanique appliqué à l’âme : il faudrait que l’âme soit elle-même corporelle/mécanique pour pouvoir animer le corps (cf. les problèmes posés par la glande pinéales de Descartes).

Le sens commun de l’action de l’âme sur le corps est un effet de l’ignorance.

Objection : quand l’âme ne pense pas le corps reste inerte; ex. privilégié de la parole;

1. lorsque le corps est inerte/empêché, l’âme est inerte (sorte de contre objection matérialiste : c’est du Lucrèce, livre 3 et 4 de De natura rerum)

Proportionnalité activité du corps et de l’âme.

La pensée suppose la mémoire corporelle : réactivation d’une trace par le corps / souvenir dans l’âme

1b. l’artifice supposerait l’âme :

Ignorance des grandes capacités du corps, elle-même fondée sur sa très grande complexité de structure.

Un corps humain est encore plus complexe qu’une oeuvre d’art. Or, notre corps s’édifie lui-même, non par notre âme.

2. Pouvoir s’abstenir, etc.

L’expérience montre autant le contraire.

Du coup le préjugé de la maîtrise/liberté se réfugie dans le champ des appétits faibles. C’est une concession à l’égard de l’expérience.

La pseudo liberté de parole

Lettre 58 à Schuller : quasiment le même texte.

Macherey : « De ceci il résulte [contre la conception dénoncée ici] que l’âme et le corps sont libres en même temps, et contraints en même temps, étant exclu que la liberté de l’un s’impose au détriment de celle de l’autre : l’âme ne peut être libre qu’avec le corps, et en aucun cas contre le corps. » (64).

« Décret de l’âme » (volition), « appétit » (désir), « détermination » du corps « coïncident » : ils sont une seule et même chose, considérée sous différents points de vue.

Dans tous les cas, la distinction entre les domaines de la volonté et ceux de la contrainte est fausse et imaginaire.

Ce discours de la liberté – de l’action délibérée – n’est pas une simple erreur : c’est le discours du désir (Moreau); c’est la rationalisation par laquelle le désir se masque à lui-même sa propre efficace.

Prop. 3 : Les actions de l’esprit naissent des seules idées adéquates ; et les passions dépendent des seules inadéquates.

demonstratio par 2, prop 11  |  2, prop 13  |  2, prop 15  |  2, prop 38, cor   |  2, prop 29, cor   |  3, prop 1

Achève le raisonnement commencé par la prop. 1.

Il n’y a pas d’autres causes des actions de l’esprit que les idées adéquates, ni d’autres causes des passions de l’esprit que les idées inadéquates : le régime d’action/passion (et donc de « liberté » au sens spinoziste) d’un esprit ne dépend que de la proportion d’idées adéquates/inadéquates qui se forment en lui (et non d’un quelconque ni de l’influence du corps sur lui).

Démonstration

L’âme n’est qu’une idée constituée d’une infinité d’idées.

Toute idée est soit adéquate, soit inadéquate.

En somme, l’âme est « complètement occupée à former de telles idées, soit adéquates, soit inadéquates » (Macherey, 69).

L’activité/passivité de l’âme ne peut provenir que de ces idées soit adéquates soit inadéquates.

Scolie

Notre âme est passive dans la mesure où elle n’est qu’une « partie de la nature », une réalité qui n’est pas auto-suffisante, bref un mode (et non une substance) : elle a « quelque chose qui enveloppe négation ».

La proposition 2 du De servitute montrera : « nous pâtissons dans la mesure où nous sommes une partie de la nature qui ne peut être conçue par soi et sans les autres ».

Macherey : « On dirait en d’autres termes que l’homme est sujet aux passions parce qu’il est un être de besoin » (70).

Au contraire, lorsque l’âme est active, ce qui se produit en elle s’explique clairement et distinctement par elle seule, et ainsi « elle exprime sa nature dans des conditions telles que celle-ci paraît se suffire à elle-même et être libérée du poids des contraintes extérieures qui sont au contraire le corrélat de son impuissance. » (Macherey, 70).

Cela dit, si l’âme a « quelque chose de négatif », ce qui se manifeste par la production d’idées en elle inadéquates, cette production est en elle-même quelque chose de « positif » : Ainsi, les passions sont négatives épistémologiquement (idées inadéquates), mais positives ontologiquement (Moreau).

Prop. 4 : Nulle chose ne peut être détruite, sinon par une cause extérieure.

A partir de cette prop. 4 commence la déduction du , qui occupe les prop. 4 à 8 : « tous les aspects de la vie affective sans exception renvoient en dernière instance à l’affirmation d’une fondamentale puissance d’exister et d’agir » (Macherey, 71). Ces propositions ne concernent pas seulement l’âme, ni les affects, mais toute « chose », au sens le plus large du terme chez Spinoza.

Les prop. 4 et 5 déblayent le terrain négativement, d’abord d’un point de vue logique et épistémologique ; les prop. 6 à 8 construisent ensuite le « concept positif d’impulsion » active en chaque chose, le conatus.

Il n’y a rien dans l’essence d’une chose qui puisse causer sa destruction : l’essence affirme mais ne nie pas.

« être détruite » : Sans doute à prendre aussi bien au sens de destruction de l’essence que de destruction de l’existence (Macherey discute ce point p. 74-77).

En fait, trois thèses en une :

-       il ne peut rien y avoir dans une essence qui nie cette essence (pure question de logique, valable pour toute « chose » substantielle ou modale)

-       il ne peut rien y avoir dans une essence qui nie l’existence de cette essence (n’a de sens que pour les modes)

-       il peut y avoir en dehors de l’essence d’une chose quelque chose qui nie son existence (n’a de sens que pour les modes)

On sait déjà que l’essence d’un mode n’implique pas son existence. Cette proposition précise que, pour autant, la fin de l’existence – l’inexistence – d’une chose ne peut pas non plus provenir de son essence. Ainsi une telle chose sort de l’existence comme elle y est entrée, uniquement par des causes extérieures à son essence. Ceci revient à dire aussi qu’au point de vue de l’essence d’une chose, l’existence d’une chose est indestructible – ce qu’exprimera le temps « indéfini » du conatus dans la prop. 8 – quoiqu’elle soit destructible par l’intervention des causes extérieures.

Pour Macherey, ce que Spinoza appelle « l’être » d’une chose dans la prop. 6, ce n’est ni son essence ni son existence, mais c’est « son existence en tant qu’elle est considérée au point de vue de son essence ».

Démonstration : valeur quasi axiomatique de cette proposition (évidente par soi).

Sa justification se ramène à une question de logique : une chose ne peut à la fois être et ne pas être, affirmation et négation ne peuvent coexister dans le même sujet (principe de contradiction).

Il n’y a pas de cause interne à la destruction de quelque chose.

Pas de négativité interne pour Spinoza : une chose elle-même seulement (ispam tantum) n’a aucune tendance à l’auto-destruction.

Différence fondamentale avec Hegel ou Marx : il n’y a ici de négation qu’externe.

Hegel écrira en ce sens dans ses Leçons sur l’histoire de la philosophie, que Spinoza « n’a pas rendu justice au négatif ».

Dans toute l’Ethique court en effet la thèse spinoziste affirmative fondamentale de la « nécessité de penser la négativité comme quelque chose de fondamentalement extrinsèque à la nature des choses » (Macherey, 72). La négation passe entre les choses – entre leurs existence – non dans les choses elles-mêmes.

Ainsi, la finitude, la limitation – et notamment la mortalité – des choses singulières ne les définit pas dans leur fond : elle est une conséquence inévitable de la manière dont sont produites toutes les réalités modales qui se limitent les unes par les autres, dans leur genre d’être respectif. Cette négativité relative a pour cause les rapports extrinsèques entre choses en tant qu’existantes et non la nature intrinsèque de chacune d’elles qui en est indépendante, leur essence. Les choses singulières ne sont pas finies en soi.

Prop. 5 : Des choses sont de nature contraire, c’est-à-dire ne peuvent être dans le même sujet, en tant que l’une peut détruire l’autre.

demonstratio par 3, prop 4

Sorte de corollaire de la proposition précédente.

« sujet » (subjectum) au sens grammatical et logique.

« de nature contraire » : non pas contraires dans leur nature (il est exclu que des choses soient contraires pour ce qu’elles sont en elles-mêmes), mais sur le plan de leurs effets/existence, dans leurs rencontres ou rapports et dans la mesure où ceux-ci peuvent prendre la forme d’une contradiction (extrinsèque).

Ces choses sont de nature contraire en tant que l’une peut détruire l’autre : principe d’hostilité à la fois logique (« ne peuvent être dans le même sujet » : contradiction) et physique (« l’une peut détruire l’autre » : destruction/incompatibilité).

Par là, toute chose s’oppose littéralement (logiquement et physiquement) à ce qui peut la détruire en supprimant son existence, et c’est la formulation négative du conatus, comme le précisera la démonstration de la prop. suivante (6).

Démonstration

Par l’absurde : Ce qui ne peut convenir avec une chose, ce qui lui est ainsi de « nature » ou d’ « essence contraire » est ce qui la détruirait si cela était « intégré » à elle : or, aucune destruction ne peut venir de l’essence même d’une chose (l’essence ne peut pas entrer en contradiction avec elle-même ou se nier), comme la montré la prop. précédente.

Prop. 6 : Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce <conatur> de persévérer dans son être.

demonstratio par 1, prop 25, cor   |  1, prop 34  |  3, prop 4  |  3, prop 5

Début du lexique de l’ « effort » ou conatus : d’abord sous la forme verbale (conatur, conari), puis sous la forme substantivée (conatus).

Conor, conari : se préparer, se disposer, s’apprêter à faire quelque chose, entreprendre.

« Chaque chose » : toute chose, toute production de la nature, tout mode.

« Persévérer dans son être » (in suo esse perseverare) : idée d’abord d’une « dynamique inertielle » (Macherey, 82), en partie analogue au principe mécanique d’inertie, par laquelle toute chose tend à se conserver et à se perpétuer elle-même.

La prop. 6 formule positivement ce que préparait négativement les deux précédentes propositions : s’opposer à tout ce qui est contraire à soi = persévérer dans son être = se conserver dans son essence (existante).

« Persévérer » : ne pas avoir de négativité interne + idée de /continuation.

Exister, pour toute chose, c’est s’efforcer de continuer à exister, dans la forme communiquée par sa nature : être tout ce qu’elle peut être conformément à son essence (corps et âme).

« Persévérer, c’est durer ; aussi le conatus enveloppe-t-il une durée indéfinie » (Deleuze, 136, et Eth 3, 8).

« autant qu’il est en elle » : pas plus, pas moins. La puissance du conatus porte en elle sa limitation, celle d’une essence de chose finie, déterminée par un certain quantum qui délimite le champ d’action de sa puissance d’agir : mais pris en lui-même, du point de vue de l’essence de cette chose, hors de toute comparaison, ce quantum est aussi un maximum, mieux un optimum.

En ce sens, selon Macherey, le conatus effectue à sa manière « la synthèse du fini et de l’infini : il est fini par la dimension conservatoire que lui communique son quantum, avec la limite propre à celui-ci ; et en même temps il est infini par la continuité intrinsèque de l’affirmation issue du fond de sa nature, affirmation qui ne comporte elle-même la référence à aucune négation, et dont il perpétue l’élan de manière tendanciellement illimitée. » (84).

Macherey : « C’est bien cette idée de première impulsion qui est au centre de cette notion : celle-ci exprime d’abord le fait qu’au fond de chaque chose « ça pousse » (conatur), au sens d’un essentiel engagement qui ne peut en aucun cas s’expliquer par l’intervention d’une pression extérieure. » En note Macherey ajoute : « L’équivalent allemand de conatus, ce pourrait être Trieb, la « pulsion » » (81)

Le conatus est ainsi l’expression de la puissance divine à travers chaque chose : « C’est de la substance infinie que toutes les choses tirent l’énergie qui les pousse du fond d’elles-mêmes à être tout ce qu’elles peuvent être conformément à la nécessité inscrite dans leur essence de ‘persévérer dans leur être’ » (Macherey, 84).

Et de ce point de vue, comme l’écrira Spinoza à la fin de la Préface de la partie IV, « toutes les choses sont égales » : « Une chose quelconque, qu’elle soit plus parfaite ou moins parfaite, pourra persévérer toujours dans l’exister avec la même force par laquelle elle commence à exister, de telle manière qu’à ce poitn de vue toutes les choses sont égales. » – identiquement animée par une même force.

Démonstration

Réfère le conatus à la puissance de Dieu elle-même, telle qu’elle s’exprime de manière précise et déterminée dans les choses/modes.

Le conatus est l’expression modale de la puissance divine, une « partie » de la puissance divine, degré d’intensité de la puissance divine (Deleuze, 135).

Chantal Jaquet : la « force d’exister prend chez les modes finis la forme d’un effort, car elle s’affirme en résistant à la pression des causes extérieures. » (L’unité du corps et de l’esprit, 91).

Renvoi au centre de Ethique I : Dieu est un pouvoir de production selon des lois, et les modes aussi produisent des effets, héritant en quelque sorte de la puissance divine.

La persévérance dans l’être est ainsi ce que donne l’absence logique de contradiction interne traduite ici en termes de dynamisme positif, de puissance divine à l’intérieur de chaque chose.

Prop. 7 : L’effort <conatus> par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien à part l’essence actuelle de cette chose.

demonstratio par 1, prop 36  |  1, prop 29  |  3, prop 6

Nomme explicitement cet effort « conatus » : à ce titre, cette proposition sera donnée en référence 25 fois.

conatus = potentia = actualis essentia

« essence actuelle » d’une chose singulière = cet effort même = la manière dont la puissance divine s’exprime singulièrement dans cette chose.

Ce conatus coïncide absolument avec l’essence actuelle de la chose, ne lui est en rien extérieur.

« essence actuelle » = « essence donnée de la chose » (cf. démo) : « donnée », c’est-à-dire telle qu’elle se caractérise par un certain quantum, exprimé par le « autant qu’il est en elle », expression déterminée et en ce sens limitée ou finie de la puissance divine (comparativement à d’autres).

Ainsi l’ « essence actuelle » de la chose est ce qui fait qu’elle « existe de telle manière » (talis existit), d’une existence conforme à son essence déterminée.

Démonstration

Met en valeur l’aspect actif de la manifestation du conatus : cet effort de persévérer est aussi bien ce qui incline chaque chose à agir, à produire tous les effets qu’elle peut produire en tant que cause, en tant qu’elle y est déterminée par sa nature.

Précision capitale au passage - « soit seule soit avec d’autres » : perspective d’une action collective, accomplie en association avec d’autres, dans la mesure où elles peuvent convenir ensemble en nature – perspective politique, en particulier. Mais à la limite cette collaboration pourrait s’étendre à la Nature toute entière… et c’est en un sens une telle union ou communion qui est au bout du projet éthique de Spinoza.

Prop. 8 : L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’enveloppe pas un temps fini, mais indéfini.

demonstratio par 3, prop 4

Propriété essentielle du conatus, déduite de la prop. 4 : cet élan n’enveloppe aucun « temps fini » mais « indéfini ».

C’est-à-dire que cet effort ne trouve en lui-même aucun principe de limitation qui pourrait l’achever – il est illimité, interminable, inépuisable, en lui-même : l’arrêt d’un tel effort ne pourra que lui survenir de l’extérieur de lui-même, lorsque certaines causes extérieures viendront à détruire la chose qu’il anime, à s’opposer radicalement à la continuation de son existence.

Macherey : « Ainsi deux choses sont également impossibles et impensables : qu’une chose soit faite à partir de rien, et que, étant constituée d’une certaine manière, elle soit portée de par cette constitution à redevenir rien, donc à ne plus ‘être’ » (90).

Pour les choses singulières, le contraire de « fini » n’est pas « infini », mais « indéfini » : qui trouvera une fin (terme), mais de l’extérieur de soi.

Le conatus n’enveloppe pas pour autant un temps « infini » mais seulement « indéfini », c’est-à-dire que l’éternité – propre de l’infinité de la substance : exister absolument, sans référence à quelque durée que ce soit, cf. Eth I, def 8 – lui est refusée : l’existence de tout mode a un commencement et une fin, mais enveloppe un temps « indéfini », ou « pas de temps défini » (cf. démo), non assignable, c’est-à-dire qui ne trouve pas ses limites de l’intérieur même de la chose (de son essence et son expression dans le conatus).

On ne peut pas lire le destin d’une chose dans son essence.

La durée avait été déjà définie dans Eth II, déf 5 comme « la continuation indéfinie de l’existence » : « Je dis indéfinie parce qu’elle ne peut jamais être déterminée par la nature même de la chose existante non plus que par sa cause efficiente, laquelle en effet pose nécessairement l’existence de la chose, mais ne l’ôte pas. » (explication).

Démonstration

Propriété déduite de la prop. 4 du De Mente.

La négativité, la contingence, la finitude sont pensables non dans les choses elles-mêmes, mais dans leurs rapports.

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