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Sur les affects – extrait du lexique de Gilles Deleuze

Gilles Deleuze, Spinoza philosophie pratique, « Index des principaux concepts de l’Ethique », article « affects » (extraits) p. 70-72.

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Un mode existant se définit par un certain pouvoir d’être affecté (III, post. 1 et 2). Quand il rencontre un autre mode, il peut arriver que cet autre mode lui soit « bon », c’est-à-dire se compose avec lui, ou au contraire le décompose et lui soit « mauvais » : dans le premier cas, le mode existant passe à une perfection plus grande, dans le second cas, moins grande. On dit suivant le cas que sa puissance d’agir ou force d’exister augmente ou diminue, puisque la puissance de l’autre mode s’y ajoute, ou au contraire s’en soustrait, l’immobilise et la fixe (IV, 18 dém.). Le passage à une perfection plus grande ou l’augmentation de la puissance d’agir s’appelle affect, ou sentiment de joie; le passage à une perfection moindre ou la diminution de la puissance d’agir, tristesse. C’est ainsi que la puissance d’agir varie sous des causes extérieures, pour un même pouvoir d’être affecté. L’affect-sentiment (joie ou tristesse) découle bien d’une affection-image ou idée qu’elle suppose (idée du corps qui convient avec le nôtre ou ne convient pas); et, quand l’affect se retourne sur l’idée d’où il procède, la joie devient amour, et la tristesse, haine. C’est ainsi que les diverses séries d’affections et d’affects remplissent constamment, mais dans des conditions variables, le pouvoir d’être affecté (III, 56).

Tant que nos sentiments ou affects découlent de la rencontre extérieure avec d’autres modes existants, ils s’expliquent par la nature du corps affectant et par l’idée nécessairement inadéquate de ce corps, image confuse enveloppée dans notre état. De tels affects sont des passions, puisque nous n’en sommes pas la cause adéquate (III, déf. 2). Même les affects à base de joie, qui se définissent par l’augmentation de la puissance d’agir, sont des passions : la joie est encore une passion « en tant que la puissance d’agir de l’homme n’est pas accrue à ce point qu’il se conçoive adéquatement, lui-même et ses propres actions » (IV, 59, dém.). Notre puissance d’agir a beau être accrue matériellement, nous n’en restons pas moins passifs, séparés de cette puissance, tant que nous n’en sommes pas formellement maîtres. C’est pourquoi, du point de vue des affects, la distinction fondamentale entre deux sortes de passions, passions tristes et passions joyeuses, prépare à une tout autre distinction, entre les passions et les actions. D’une idée comme idée d’affectio découlent toujours des affects. Mais, si l’idée est adéquate au lieu d’être une image confuse, si elle exprime directement l’essence du corps affectant au lieu de l’envelopper indirectement dans notre état, si elle est l’idée d’une affectio interne ou d’une auto-affection qui marque la convenance intérieure de notre essence, des autres essences et de l’essence de Dieu (troisième genre de connaissance), alors les affects qui en découlent sont eux-mêmes des actions (III, 1). Non seulement ces affects ou sentiments actifs ne peuvent être que des joies et des amours (III, 58 et 59), mais des joies et amours très spéciales, puisqu’elles ne se définissent plus par une augmentation de notre perfection ou puissance d’agir mais par la pleine possession formelle de cette puissance ou perfection. A ces joies actives on doit réserver le nom de béatitude : elles ont l’air de se conquérir et de s’étendre dans la durée, comme les joies passives, mais, en fait, elles sont éternelles et ne s’expliquent plus par la durée; elles n’impliquent plus des transitions et des passages, mais s’expriment toutes les unes les autres sur un mode d’éternité, avec les idées adéquates dont elles procèdent (V, 31·33).