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Résumé de la partie I de l’Ethique – extrait de Pierre-François Moreau

La première partie de l’Éthique, intitulée « De Dieu », énonce que Dieu est l’unique substance, constituée d’une infinité d’attributs – parmi lesquels ceux que nous connaissons, la pensée et l’étendue – et que tout ce qui existe dans l’univers est formé de modifications (le terme « technique » est mode) de cette substance (c’est-à-dire de ses attributs). Ce Dieu n’est pas le dieu des religions révélées, il ne crée pas par libre-arbitre un monde qu’il transcende. Il est le lieu de lois nécessaires et – son essence étant puissance – il produit nécessairement une infinité d’effets. De même, chaque chose à son tour produit des effets. « Rien n’existe dans la nature de quoi ne suive quelque effet », comme l’énonce la dernière proposition d’Éthique 1.

Ce qui est dit là est démontré, mais pas à partir de rien. La radicalité du raisonnement spinoziste ne consiste pas à commencer sans présupposés. Au contraire, si on regarde les axiomes et définitions, on se rend compte qu’ils supposent acquise la différence entre le « lecteur philosophe » et celui qui en reste à ses préjugés. Les énoncés des premières pages n’ont de sens que pour qui a découvert que la nature est régie par des lois, que les choses ont des causes, et que les phénomènes constatés dans le monde sont unis dans ces causes et ces lois. C’est à cette condition seulement que les termes de « substance » et de « mode » ont un sens. L’idée de substance rend compte de cette prise de conscience de la légalité du monde ; le chemin vers l’idée de substance unique est celui qui construit l’unité de ces lois de la nature.

La notion d’attribut a suscité de nombreux débats chez les commentateurs. Certains ont voulu y voir un degré d’être inférieur à la substance (on aurait alors une hiérarchie : substance, attributs, modes). Mais Spinoza dit clairement que les attributs constituent l’essence de la substance et non pas une dégradation de celle-ci. Ils sont la même chose que la substance (« Dieu, c’est-à-dire tous les attributs de Dieu », E 1, 19; cf. aussi E 1, 4, dém). Mais pourquoi distinguer deux termes, si c’est pour dire la même chose ? Parce que, comme chez Descartes, l’attribut est ce par quoi la substance est connue : « J’entends par attribut ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence » (E 1, déf 4). Il faut ici écarter deux autres contresens possibles, dont le second a eu une longue carrière : a) cela ne signifie pas que la substance « en elle-même»  serait inconnaissable ; connaître l’attribut, c’est précisément la connaître telle qu’elle est ; b) cela ne signifie pas non plus que les attributs sont de simples « points de vue » sur la substance. Ils sont ce qui la constitue réellement. Lorsque Spinoza parle d’entendement, ce n’est pas pour diminuer le degré d’objectivité de la connaissance. Au contraire : cela revient à dire que, lorsque nous connaissons Dieu de manière adéquate, nous le connaissons en lui-même, tel qu’il se connaît (d’ailleurs, lorsqu’il dit ici « entendement », il ne précise pas s’il s’agit de l’entendement humain ou de l’entendement divin). Il n’y a pas de reste, pas de mystère. L’univers dans son principe est totalement intelligible. C’est la première leçon d’Éthique 1.

La seconde leçon, c’est que comprendre, c’est comprendre par les causes, parce qu’être c’est être cause. La connexion étroite entre substance et mode fait que toutes les choses sont animées d’une puissance qui est directement la puissance divine. Dieu lui-même n’est Dieu qu’en se modalisant, et chaque mode n’est mode qu’en produisant des effets.

A la fin de cette première partie, un appendice entreprend d’exposer la principale racine des préjugés qui empêchent les hommes de comprendre ce qui vient d’être exposé. Il s’agit d’une double illusion : le libre-arbitre et la finalité. En même temps autre chose apparaît, que les critiques ont moins souvent remarqué – la différence entre l’univers où nous sommes causes et effets, et le monde où nous vivons : celui de l’usage, de l’action, de la conscience et du possible. Ce monde n’est pas illusoire, mais il est générateur d’illusions. Néanmoins, nous y demeurons ; c’est ce qu’enseignait déjà le TTP : « Cette considération universelle sur l’enchaînement des causes ne peut nullement nous servir pour former et mettre en ordre nos pensées touchant les choses particulières. Ajoutons que nous ignorons totalement la connexion et l’enchaînement même des choses ; donc pour l’usage de la vie, il vaut mieux – bien plus, c’est indispensable – considérer les choses comme possibles ».

Pierre-François Moreau, Spinoza et le spinozisme, PUF, 2003, p. 71-73