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Lecture des propositions XXIV à XXVIII du De Libertate

Le scolie de la prop. 20 avait annoncé le passage à une nouvelle phase du processus libératoire : au delà de l’horizon du corps et de la « vie présente », sur le plan de l’éternité, et en rapport avec la connaissance du 3e genre. Et les propositions 21 à 23 ont d’abord dégagé les conditions et la signification d’une « vie éternelle » de l’âme, d’une éternité en-soi (et non encore pour-soi) de l’âme (au sens de la déf. 8 du De Deo ≠ « immortalité » au sens courant/théologique), elle-même liée à la considération d’une forme d’éternité du corps : cf. leur commentaire ici.

Les propositions 24 à 28 laissent provisoirement de côté cette thématique de l’éternité, qui sera reprise dans les propositions 29 à 31, et se concentrent sur la connaissance du 3e genre (ou « science intuitive ») et ses effets, notamment la production en notre âme de la satisfaction la plus haute qu’elle puisse atteindre. En réalité, cet apparent détour permettra ensuite (32 à 37) de reprendre la thématique de la vie éternelle et d’aboutir à « l’amour intellectuel de Dieu » : alors, nous saurons vraiment que nous sommes éternels, et en quoi consiste notre « salut ou béatitude ou liberté » (5, 36, scolie). Nous comprendrons alors Dieu, les choses et nous-même comme relevant d’une seule et même éternité.

***

Prop. 24 : Plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu.

demonstratio par 1, prop 25, cor

La « compréhension » (intelligere) des choses singulières accroît la compréhension de Dieu. Les propositions suivantes vont expliciter ce que signifie « comprendre les choses singulières » (= 3e genre de connaissance).

Démonstration

Repose uniquement sur le corollaire de la prop. 25 du De Deo, qui a montré que les choses particulières/singulières ne sont rien d’autre que des affections des attributs de Dieu, c’est-à-dire des modes ou des modalités déterminé(e)s de Dieu. Dieu étant cause de l’existence comme de l’essence de toute chose singulière, au même sens que Dieu est cause de soi.

Macherey : « comprendre Dieu et comprendre les choses singulières sont une seule et même chose : quand on comprend les choses singulières, et d’autant plus on les comprend, on comprend Dieu, et d’autant plus on le comprend. Car il n’y a pas plusieurs manières de comprendre, mais une seule, qui vaut à la fois pour les choses singulières et pour Dieu. En effet, selon la définition des choses singulières formulée dans le corollaire de la proposition 25 du de Deo, celles-ci ne sont rien d’autre que les affections ou les modes par l’intermédiaire desquels les attributs de Dieu sont “ exprimés selon un certain mode déterminé “ (certo et determinato modo exprimuntur). Il en résulte que comprendre les choses singulières, c’est les expliquer, ontologiquement, logiquement et physiquement, à partir de la substance dont elles sont les expressions nécessaires : c’est former de celles-ci une idée qui est en Dieu et que nous comprenons telle qu’elle est en Dieu, d’un point de vue qui évacue toute possibilité d’écart entre réalité et perfection. Comprendre Dieu, ce n’est précisément rien d’autre que cela : c’est pousser notre effort de compréhension des choses singulières jusqu’au point où cette compréhension s’identifie complètement à celle de la nature divine dont toutes ces choses dépendent et dont elles sont les expressions nécessaires. » (135) ; « comprendre les essences des choses telles qu’elles sont comprises en Dieu même, et ainsi du même coup comprendre Dieu » (137).

Prop. 25 : Le suprême effort <conatus> de l’esprit et sa suprême vertu, c’est de comprendre les choses par le troisième genre de connaissance.

demonstratio par 2, prop 40, sc 2  |  5, prop 24  |  4, prop 28  |  4, def 8  |  3, prop 7

Précise ce que signifie la compréhension des choses singulières : 3e genre de connaissance ou « science intuitive », dont il avait été une première fois question dans le scolie 2 de la prop. 40 du De Mente.

L’âme tend au plus haut point (suprême effort) à développer en elle la connaissance du 3e genre, et y parvenir est sa suprême « vertu » (ou puissance ou perfection) : c’est son optimum, et le principe de sa « béatitude », de son « salut » et de sa « liberté », comme le concluront plus loin les prop. 31, 33 et 36.

Démonstration

Commence par rappeler la nature du 3e genre de connaissance telle qu’elle a été définie dans le scolie 2 de la prop. 40 du De Mente : à la différence de la connaissance du 2e genre, connaissance « universelle » (comme la qualifiera plus loin le scolie de la prop. 36) et en ce sens « abstraite », qui procède par notions communes, la connaissance du 3e genre ou « science intuitive » procède directement « de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses ». Elle procède directement de la connaissance de Dieu (comme cause/principe), de la connaissance de l’essence de Dieu (conçue à travers ses Attributs et ses modes infinis immédiats : cf. I, def 4) à la connaissance de l’essence de ses modes singuliers (comme effets/conséquences) : cf. aussi 2, 47 scolie.

Or, en vertu de la prop. précédente, plus nous connaissons des choses de cette manière, mieux, en retour, nous connaissons Dieu : connaître les modes singuliers de Dieu, c’est connaître Dieu. Autrement dit, il y a ici une sorte de cercle vertueux : conn. de Dieu (de son essence) -> conn. des essences modales -> conn. de Dieu, etc. Cf. aussi la proposition suivante.

Or, la connaissance de Dieu étant le « souverain bien » de l’âme, comme l’avait montré 4, 28, la connaissance des choses singulières par le 3e genre de connaissance est donc aussi son souverain bien ; ce qui revient à dire que l’atteindre est par là-même sa suprême « vertu » ou « puissance » (puisque c’est la même chose : 4, def 8), c’est-à-dire sa manière la plus haute de se réaliser, en produisant tous les effets/actes adéquats, dépendant des seules lois de sa nature ; ce qui implique également qu’elle y tend de toute la force de son être, dans la mesure où le conatus est précisément l’effort d’une chose pour persévérer dans son être, c’est-à-dire de produire tout ce que son essence porte en elle (3, 7 : définition du conatus) – l’âme étant essentiellement puissance de comprendre.

Prop. 26 : Plus l’esprit est apte à comprendre les choses par le troisième genre de connaissance, plus il désire comprendre les choses par ce même genre de connaissance.

demonstratio par 3, aff def  1

L’aptitude intellectuelle à comprendre l’essence des choses engendre d’elle-même une conduite, une inclination, le désir (actif : 3, 58 et 3, 59) d’en comprendre davantage.

Principe d’amplification du 3e genre de connaissance : l’accroissement des connaissances du 3e genre alimente et renforce le désir d’en comprendre davantage.

Démonstration

Etre « apte » à faire quelque chose, c’est être « déterminé » à le faire, c’est-à-dire « désirer » au sens de la déf. 1 des affects : « Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle. »

Donc, plus l’âme est apte au 3e genre de connaissance, plus elle pratique ce genre de connaissance, plus elle désire nécessairement le faire, plus elle est objectivement déterminée à le faire, encore et encore.

Prop. 27 : De ce troisième genre de connaissance naît la plus haute satisfaction d’Esprit [de l’esprit] qu’il puisse y avoir.

demonstratio par 4, prop 28  |  5, prop 25  |  5, prop 24  |  2, prop 43

Effet affectif du 3e genre de connaissance et de son développement sur l’âme : la plus haute, la suprême « satisfaction » de cette âme (mentis aquiescientia) : apaisement/sérénité (Macherey),  contentement (Appuhn).

La plus haute Joie active, au sens de 3, 58 et 59.

Démonstration

Cette satisfaction de soi (jusqu’ici appelée généralement acquiescientia in se ipso) est une Joie qu’accompagne l’idée de soi-même (à la différence de l’amour : idée d’une cause extérieure).

cf. en particulier :

3, déf 25 des affects : « Le Contentement de soi est une Joie née de ce que l’homme se considère lui-même et sa puissance d’agir. » (le contraire du Repentir)

4, 52, demo : « Le Contentement de soi est une Joie née de ce que l’homme considère sa propre puissance d’agir. »

4, 52, scolie : « Le Contentement de soi est en réalité l’objet suprême de notre espérance. »

Voir toutes les occurrences de acquiescientia.

Or, premièrement, la connaissance du 3e genre constitue le souverain bien et la suprême vertu de l’âme (4, 28 et 5, 25). Elle est donc source de Joie.

Or, deuxièmement, la connaissance adéquate en général (penser une idée vraie, par le 2e ou le 3e genre de connaissance) implique une forme de conscience de soi : « Qui a une idée vraie sait en même temps qu’il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de sa connaissance. » (2, 43). Qui a une idée vraie se connaît et se représente soi-même comme l’âme ayant cette idée vraie, comme cause adéquate de cette idée.

Donc, la connaissance du 3e genre engendre en l’âme une joie active accompagnée de l’idée d’elle-même et de sa propre puissance ou vertu : l’âme y contemple avec délectation sa propre puissance (de comprendre).

Et plus elle développe en elle cette connaissance, plus elle éprouve ce sentiment intellectuel de contentement, qui est ainsi la joie la plus haute à laquelle elle puisse aspirer : cette suprême joie sera par la suite nommée « béatitude » (prop. 31, 33 et 36).

Macherey : « Ainsi l’acquiescentia propre à cette démarche ne se limite pas seulement au sentiment de tranquillité et de calme que procure une vie bien réglée, sentiment évoqué au passage dans le scolie de la proposition 10 : mais elle s’élève jusqu’à la satisfaction suprême liée à l’assurance d’être dans le vrai et d’y être de plus en plus. Il est clair que cette satisfaction va bien au-delà du sentiment d’un accomplissement personnel, puisqu’elle exprime la fusion de l’âme humaine et de la nature des choses, à travers une pleine compréhension de celle-ci. » (141).

Prop. 28 : L’effort ou désir de connaître les choses par le troisième genre de connaissance ne peut naître du premier genre, mais il le peut assurément du deuxième.

demonstratio par 2, prop 40, sc 2

Question de l’origine, de la naissance de l’effort/désir actif orienté vers la connaissance du 3e genre : celui-ci ne peut pas naître ou suivre de la connaissance du 1e genre,  inadéquate, mais seulement et sûrement de la connaissance adéquate du 2e genre (ainsi que d’autres idées du 3e genre, une fois le processus mis en branle).

Macherey : « Il faut donc être déjà installé dans l’ordre nécessaire de la connaissance vraie, qui procède par idées claires et distinctes, ou par idées adéquates, formées dans l’âme à partir d’elle-même sans intervention extérieure, pour parvenir à développer cet élan à tout comprendre qui définit la connaissance du troisième genre. » (142).

Seule la connaissance rationnelle ou « scientifique » des propriétés communes des choses (2e genre) ouvre la voie à son dépassement dans une connaissance « intuitive » de l’essence même des choses singulières à partir de l’essence de Dieu (3e genre).

Macherey : « De ce point de vue, ce désir, bien qu’il exprime ce qu’il y a de plus essentiel à l’âme, ne lui est pas naturel ou spontané, mais, pour qu’il se révèle, il faut que, par une expurgation ou épuration (emendatio) préalable, l’âme soit libérée du poids des idées inadéquates qui la mettent en opposition avec elle- même et gênent le développement de son propre conatus. On pourrait dire que la connaissance du second genre met sur le chemin de celle du troisième, qui relance son effort dans une perspective qui n’est plus seulement cognitive, mais éthique, puisqu’elle se définit par la poursuite d’un bien suprême, ce qui réintroduit aussi dans son ordre la considération de l’affectivité, complètement étrangère à la pratique de la connaissance scientifique proprement dite. Il faut donc avoir appris par une étude appropriée à déterminer les propriétés des essences des choses pour se laisser progressivement envahir par le désir de comprendre ce que sont en elles-mêmes ces essences, d’une compréhension qui ne soit pas seulement théorique mais aussi pratique. » (143-144)

Démonstration

A valeur d’un quasi axiome : découle directement de la distinction même entre les 3 genres de connaissance, telle qu’elle a été exposée dans le scolie 2 de la prop. 40 du De Mente.

Les idées adéquates du 3e genre ne peuvent naître que d’autres idées adéquates (du 2e ou du 3e genres), et non des idées inadéquates du 1er genre, d’où ne peuvent naître que d’autres idées inadéquates.

Donc, seules des idées adéquates (2e ou 3e genre) peuvent déterminer l’âme à produire des idées du 3e genre, c’est-à-dire à les désirer.

Résumé des propositions 24 à 28 par Matheron : « Celle-ci [= la connaissance du 3e genre] a pour principe la connaissance des Attributs divins conçus comme producteurs de leurs modifications respectives (2, 40 scolie 2 et 2, 47 scolie). Mais ce n’est là qu’un point de départ. La Substance, sans ses modes, est encore une abstraction; pour approfondir l’idée vraie que nous en avons, il nous faut en développer les conséquences. Et ces conséquences, nous le savons maintenant, ce sont les individus. Nous connaissons mieux Dieu lorsque nous comprenons comment le Mouvement et le Repos se déduisent de l’Etendue ; nous le connaissons mieux encore lorsque nous comprenons comment, de l’Etendue modifiée par le Mouvement et le Repos, se déduit cette proportion constante qui définit la structure même de l’Individu total ; et nous le connaîtrons bien davantage lorsque nous parviendrons, en combinant de telle ou telle façon les lois universelles de cette structure, à reconstituer génétiquement le système de mouvements et de repos qui constitue l’essence de tel ou tel individu particulier (TRE, 101) : plus nous comprendrons les choses singulières, plus nous comprendrons Dieu (5, 24). Mais désirerons-nous aller jusqu’au bout dans cette voie ? Oui, bien entendu. Nous ne pouvons pas ne pas vouloir comprendre Dieu, puisque c’est de cette façon que notre conatus arrive au comble de sa puissance, ou, ce qui revient au même, de sa vertu (5, 25 demo) : la proposition 28 du livre IV l’a démontré depuis longtemps. Le suprême effort de l’esprit humain, ou sa suprême vertu, c’est donc de comprendre les choses par la connaissance du troisième genre (5, 25). Sans doute tous les hommes n’en sont-ils pas également capables ; mais, plus nous y sommes aptes, plus nous sommes nécessairement déterminés à le désirer (5, 26). Et, dans la mesure exacte où nous u réussirons, nous en retirerons la plus vive de toutes les satisfactions possibles (5, 27) : ce que nous comprendrons de cette façon, nous en serons entièrement maîtres, car nous le reproduirons comme la Substance elle-même le produit ; notre puissance d’agir atteignant alors son niveau le plus élevé, sa contemplation nous procurera une joie souveraine avec l’idée de nous-mêmes comme cause (5, 27, demo). D’où un désir accru de comprendre d’autres choses encore par ce genre de connaissance, etc. Une fois mis en branle, le processus est irréversible. » (Individu et communauté, 576-578).