Prop. VI : Une substance ne peut être produite par une autre substance.
(par prop. 5, prop. 2, prop. 3)
Coroll. : une substance ne peut être produite par autre chose.
- la prop. V a démontré qu’il ne pouvait y avoir deux substances de même(s) attribut(s) ; or, deux substances d’attribut(s) différent(s) (si elles sont deux, il ne peut en être autrement) ne peuvent rien avoir en commun (prop. II) ; or, ce qui n’a rien de commun ne peut entrer dans un rapport causal (prop. III).
- La communauté d’attribut est ce qui seul permet d’envisager un rapport causal entre deux choses (réciproquement, deux choses de même attribut entrent nécessairement dans un rapport causal) : c’était déjà le sens de l’axiome 5 mobilisé dans la démonstration de la prop. III.
- Or, il ne peut pas y avoir de communauté d’attribut entre deux ou plusieurs substances (prop. 5) : communauté d’attribut = unicité substantielle.
- Par conséquent, il ne peut y avoir de causalité entre deux ou plusieurs substances.
- Le corollaire peut donc en déduire qu’une substance ne peut être produite par quoi que ce soit d’autre, puisqu’il n’est rien d’autre dans la nature des choses que « substance » et « affections » : et il serait absurde (= contraire à la prop. 1) qu’une substance soit produite par ses affections qui lui sont « antérieures en nature ».
- La seconde démonstration du corollaire opère de la même manière, mais dans l’ordre de la pensée : si une substance devait être produite par « autre chose » (qu’elle même), il faudrait aussi la concevoir par autre chose (sa cause) et on ne pourrait donc pas la concevoir par soi, contrairement à sa définition (déf. 3).
- Autrement dit, une substance ne peut être l’effet de quoi que ce soit sauf, si l’on veut, d’elle même (elle est donc nécessairement cause de soi, d’où la proposition suivante…).
- Ainsi, les prop. V et VI expriment l’auto-suffisance ou l’autonomie absolue de toute substance (tant dans l’ordre du réel que dans l’ordre de la pensée), encore négativement : sa indépendance causale à l’égard de quoi que ce soit.
Prop. VII : A la nature de la substance appartient d’exister.
(par coroll. Prop. 6, déf. 1)
- 1er caractère d’une substance, directement déduit du corollaire de la prop. VI : la nécessité de son existence ; toute substance est cause de soi (déf. 1).
- Association/identification entre définition 3 et définition 1 (pas encore avec déf. 5)
- Macherey : « on peut dire qu’elle est ce qui existe ou le fait d’exister pris absolument en dehors de la relation à quoi que ce soit d’autre, et coïncide ainsi, pour reprendre une formule qui apparaît dans le scolie 1 de la prop. 8, avec « l’affirmation absolue de l’existence d’une nature quelconque » »
- une substance comme existence nécessaire ou cause de soi est l’existence même ou l’existentialité en tant que telle, et non pas telle ou telle, une existence (comme pour les modes, à l’existence relative, factuelle, limitée).
- Plus loin, la prop. 19 démontrera, notamment sur cette base, que Dieu/substance absolument infinie et tous ses attributs sont éternels : « l’éternité n’étant précisément rien d’autre que cette affirmation absolue de l’existence, qui exclut toute référence à une limite, donc à une négativité » (Macherey, 81).
Prop. VIII : Toute substance est nécessairement infinie.
(par prop. 5, prop. 7, déf. 2)
- 2e caractère de toute substance : son infinité.
- Démo par l’absurde qui consiste donc à démontrer qu’elle ne peut exister comme finie, en raison de ce qu’implique la définition des choses fines (déf. 2), c’est à dire une communauté de nature ou d’attribut.
- En effet, si une substance pouvait être finie, elle devrait être limitée par une autre substance de même nature (déf. 2) ; il faudrait donc qu’il puisse y avoir deux substances distinctes de même nature, ce qui est impossible étant donnée la prop. 5.
- Ne pouvant être considérée comme finie, elle ne peut être qu’infinie. CQFD.
- N’étant en rien conditionnée par quoi que ce soit d’extérieur à elle (prop. 6 et 7), étant affirmation absolue de l’existence d’une certaine nature, une substance ne peut être limitée par rien, et est par conséquent infinie. C’est là le sens du scolie 1.
Commentaire du scolie 1 :
- Une substance est affirmation absolue (pure positivité) d’une certaine essence, elle est tout dans son genre, elle est ce à quoi rien ne manque, ce dont rien ne peut être nié.
- en revanche, le mode est (un) quelque chose, un effet, une partie de la nature, et en cela pas illimité mais déterminé et peut donc être dit « partiellement négation » : son essence n’est pas en tant que telle incomplète ou imparfaite (il n’y a en elle, prise à part, aucune négativité) ; mais étant l’essence d’une chose finie en son genre, et en cela déterminée ou limitée, tout ce qu’elle n’est pas peut être nié d’elle.
- Partiellement négation et non absolument négation : pour Spinoza, il n’y a de négation que partielle ; il ne peut y avoir de négation absolue ; le néant n’est jamais pensable que de manière relative.
- La limitation attribuée à la chose finie n’est que partielle dans la mesure où elle ne peut que lui être extérieure ; ce n’est pas une limitation interne ou intrinsèque, qui la définirait. La détermination n’est pas pensée par Spinoza sur fond de négation.
- Macherey : « De cette thèse se dégage implicitement un corollaire qu’on pourrait formuler ainsi : il n’y a pas de substance(s) finie(s) ; en effet, la substance est ce qui par nature exclut toute finitude, c’est-à-dire une détermination négative la limitant dans son être, au sens où, comme l’explique le début du premier scolie de la prop. 8, « l’être fini est partiellement négation »» (81) ; « la substance est ce qui exclut par définition toute limitation ; sa nature est d’être tout, tout ce qu’elle peut être en raison de sa nature à laquelle, par définition, rien ne manque. » (82). Dans le scolie de la prop. 13, qui déduira l’indivisibilité de l’infinité, l’idée de substance finie sera qualifiée de « contradiction manifeste ».
- Pour un commentaire détaillé du scolie 2, voir cette page.
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« en revanche, le mode est (un) quelque chose, une partie de la nature, et en cela n’est pas tout, n’est pas le tout (= la substance), »
Tout mode est quelque chose, et donc qualifiable et quantifiable, terme d’une série donc « un ». Mais il n’est pas nécessaire d’ajouter que sa finitude enveloppe le fait qu’il n’est pas tout. CAr la finitude est fondée dans l’attribut en tant que le mode est EFFET et non en tant qu’il n’est pas tout. L’attribut pensée, par ex, est infini en son genre (il n’est donc pas tout), il est donc infini sans être tout; et ses modes, par ex, l’idée du cercle, est finie en ce sens qu’elle est un effet déterminé.
Le fini n’est pas fini parce qu’il n’est pas tout, mais parce qu’il est DETERMINé, donc limité, donc effet.
Inversement, une substance est par soi infinie, et cependant n’est pas tout. Il n’existe aucune comparaison permettant d’établir par rapport à quoi elle serait non-tout. Une substance, puis chaque attribut, est parfaite en son genre.
Seul Dieu est ABSOLUMENT infini et donc en ce sens toute chose. MAis ce n’est pas là le privilège de la substance, seulement de la substance divine.
« 1er caractère de la substance, directement déduit du corollaire de la prop. VI : la nécessité de son existence ; la substance est cause de soi (déf. 1). »
Cette proposition est amenée par une voie négative: les substances sont par définition, et si elles existent, elles ne doivent leur existence qu’à une cause; et cette cause à son tour ne peut être une autre substance, puisque rien n’est commun à deux substances, ni à un mode puisque le mode est postérieur par nature à la substance.
SI DONC une (ou des) substances existent, elles existent par définition.
De l’impossibilité pour une substance d’être produite par autre chose, Spinoza conclut qu’elle se produit elle-même, en vertu d’une causalité immanente.
Mais existe-t-elle ? existent-elles ? En existe t il au moins une ?
D’où le savons-nous ?
« N’étant en rien conditionnée par quoi que ce soit d’extérieur à elle (prop. 6 et 7), étant affirmation absolue de l’existence d’une certaine nature, la substance ne peut être limitée par rien, et est par conséquent infinie. C’est là le sens du scolie 1″
Oui, une substance n’étant produite par rien d’extérieur -puisqu’elle n’est en rapport avec rien d’extérieur-, et ne pouvant rien produire hors d’elle (donc elle ne peut créer), son existence se confond avec la puissance avec laquelle ses attributs posent, exposent son essence dans l’être.
Mais ceci vaut de n’importe quelle substance, non de LA substance. En fait, Spinoza ne peut pas, en suivant simplement le fil du concept de substance, poser son unicité: il est obligé d’en affirmer d’abord la multiplicité, multiplicité qu’il conserve par la suite mais en en changeant le statut: au lieu d’être une multiplicité de substances, elle deviendra multiplicité d’attributs.
Il vaut donc mieux dire: UNE substance ne peut être limitée par rien d’extérieure, et non LA substance, etc.
CAr parler de LA substance ne deviendra possible qu’à partir de Dieu.
Il s’ensuit que le principe de substantialité, ni le principe de causalité n’impliquent l’unicité ou l’absoluité de la substance. Par hypothèse, Spinoza pose d’abord qu’il existe une infinité de substances, chacune cause d’elle-même, infinie, etc.
Ce qui implique, entre autres, que l’infini, ni la causa sui ne sont des déterminations de l’essence de Dieu, seulement des propres.
L’absolu (Dieu), ce n’est donc
ni la substance en tant que telle
ni l’infini
ni la causalité première, par soi, de soi
ni l’existence inconditionnée
tout ceci vaut aussi bien des attributs.
CE qui constitue Dieu c’est son unicité et absolue infinité.
Précisions sur ce qui précède.
Tant que l’on s’en tient au concept a priori de substance, on ne peut affirmer son unicité, on est contraint de poser sa multiplicité.
Puis, quand Spinoza a isolé UNE substance qui contient toutes les autres à titre d’attributs, le concept de substance cesse d’être universel.
Donc, quand on parle de la substance en général, c’est toujours au pluriel: des substances; quand on parle de la substance absolue, c’est toujours avec le nom propre: Dieu.
Ainsi, à proprement parler, soit l’on parle des substances (mais alors c’est qu’on n’a rien compris à Dieu, qu’il n’y a pas de Dieu, etc); ou bien on parle de Dieu, mais alors le concept de substance se trouve absorbé dans l’unicité singulière de Dieu.
Je veux dire qu’on ne peut en fait jamais parler de LA substance.
Remarquons les difficultés inhérentes au concept de substance spinoziste.
Qu’il y ait de l’en soi, est évident. La notion d’en soi est corrélative de celle d’en autre chose.
Ce qui ne va pas de soi est de comprendre l’en soi comme substance. La notion de substance est dirigée contre l’Eléatisme, pour lequel l’en soi est inactif, mort. La substance c’est l’en soi( ce qui n’est relatif ni aux sens ni à l’imagination ni à l’entendement qui pourtant le conçoit) conçu dynamiquement.
D’où l’idée de penser la substance comme autoactivité, liberté inconditionnée.
L’idée de substance, c’est l’idée d’une activité sans substrat, libre (c’est l’imagination qui place des substrats partout), et qui contient en soi le principe de sa propre objectivité. La liberté ne doit pas être conçue de façon seulement subjective: la liberté est objective en soi, d’une objectivité qui n’est médiatisée par rien.
Donc, Spinoza décide de croiser d’emblée les concepts d’en soi et de substance, puis de substance et de cause. Il aurait pu en être autrement.Reste à savoir ce qui légitime cette identification.
Certes Spinoza prend soin de nous dire « ne prenez pas modèle sur les choses sensibles pour comprendre la façon dont les substances existent et agissent ». C’est très juste: il faut réformer notre façon imaginative de percevoir pour atteindre directement la substance comme autoactivité. Une activité sans substrat: cela l’imagination, la perception ne le comprennent pas.
Il n’est donc pas possible de concevoir la substance à partir des modes: elle doit être conçue par elle-même.
Mais comment concevoir l’autoactivité ?
Certainement pas comme une chose, celle qui se présente dans la perception. Et pourtant cette autoactivité est objective, effective, d’une effectivité qui puise sa source dans l’essence même de l’agir.
MAis la question est: comment parvient on à la conscience de cet Agir absolu ? puisque la substance n’est pas une chose (donnée, faite, produite) elle ne peut être perçue ni imaginée.
En fait, il est difficile d’échapper à cette alternative: soit la substance est un fait empirique, mais alors elle est sans nécessité; soit elle est un fait de la raison, et sa nécessité se confond avec la nécessité idéale; or, dans ce cas, comment affirmer l’existence de cette nécessité idéale ?
Il faut un fondement réel à la nécessité idéale, et ce fondement on ne peut le chercher dans un substrat quelconque.
La seule solution c’est de dire que nous trouvons en nous même la capacité de susciter un tel Agir et que nous en formons le concept par réflexion. La raison impose sa propre facticité, nous obligeant à être libre, et par réflexion nous formons nécessairement le concept de cet Agir, et ce concept est celui de substance, au sens de Spinoza.
Je voudrais préciser les remarques qui précèdent.
Ce qui appartient au champ de l’expérience ne peut prétendre au statut de substance: tout le perçu est relatif à autre chose. Si donc, quelque chose comme une substance doit être posée, cela ne peut être qu’en dehors du champ de l’expérience sensible (de l’imagination).
Mais, ce que l’on appelle existence « en soi » doit être compris autrement que ce qui est visée dans une perception sensible.
Ainsi, le concept de substance doit être produit par la pensée pure, sans l’aide d’aucune image sensible, ce que Spinoza signifie en disant que la substance se conçoit PAR SOI.
Mais ce faisant, la pensée pose ce qu’elle doit nécessairement posée, en vertu d’une certaine règle puisqu’elle ne peut s’appuyer sur aucune perception. Ainsi cette nécessité est celle d’une règle ou loi de la pensée.
Bien. Seulement le concept de substance n’est pas seulement celui d’être en général: il enveloppe l’affirmation de l’existence de quelque chose d’effectif, de singulier.
Or la pensée pure ne peut poser que la nécessité idéale de substances en général (d’une multiplicité), sans pouvoir affirmer que l’une au moins existe.
Pour affirmer cette existence (et non seulement l’être en général), il faut une intuition particulière qui ne peut être donnée.
Comment alors passer de la loi nécessaire de la pensée qui nous pousse à poser DES substances à l’affirmation de l’existence d’au moins UNE substance ?
Il faut nécessairement avoir recours à un fondement REEL.
Mais le réel c’est précisément ce qui est donné dans l’intuition.
La seule chose qui puisse « remplir » le concept de substance et lui octroyer un fondement réel, c’est,non pas la présence d’un objet (il serait alors empirique et contingent), mais l’intuition d’un Agir, d’une pure activité AU DELA de toute perception et imagination.
L’intuition de cet Agir donne un fondement réel à la nécessité idéale.
Mais de quel Agir s’agit il ?
Il semble que Spinoza laisse la question indéterminée, mais on ne voit pas comment cet Agir pourrait être celui d’un ob-jet.
Il ne peut s’agir que de l’intuition de l’Agir (libre) en tant qu’il s’effectue objectivement (donc indépendamment de l’homme), mais prend conscience de lui-même en nous.
Si tel est le cas, la première apparition des substances sous forme de choses en apparence « extérieures » serait une illusion progressivement réduite. La vraie ontologie ne peut être qu’une Ethique sinon elle devrait se borner à décrire les formes générales de l’Etre et donc aucun Etre singulier, aucune substance.
Poursuivons.
Selon une loi de la pensée pure, l’entendement est poussé à poser quelque chose comme des substances.Cette loi de la pensée est une loi idéale qui ne préjuge pas de l’existence effective de telles substances.
Ces substances sont actives, c’est en cela qu’elles ex-istent, elles sont douées d’activité auto-posante, causa sui.
Cela signifie, à mon sens, que la pensée pose sa propre loi sous une forme objective, la loi de causalité.
La causalité est une loi, un rapport nécessaire sans substrat. Cela ne signifie pas que la substance soit effet d’elle-même mais que la causalité est une loi de la raison et une loi de l’être. La substance se pose elle même, et, ce faisant, pose la causalité comme loi nécessaire.
La causalité n’est donc pas une forme de la pensée FINIE, c’est la forme dans laquelle l’infini se manifeste.
Cette activité libre est en même temps nécessaire, mais d’une nécessité inhérente à son déploiement, à son activité, et non d’une nécessité extérieure.
Or Spinoza précise qu’il appartient à la nature de la substance d’exister. Autrement dit, l’activité substantielle présente unu côté objectif; l’agir libre est en même temps nécessaire, et cette nécessité « interne » à l’Agir constitue la nature ou l’essence de la substance.
On voit d’où vient la doctrine des attributs. Les attributs ce sont les essences, ou les natures qui constituent les modalités d’action de la substance. Les essences ce sont les formes objectives sous lesquelles la substance effectue son activité. Les attributs exposent l’aspect disons « objectif », nécessaire de l’activité libre de la substance. Là où il y activité auto posante, il y a aussi, fatalement, quelque chose qui n’est pas posé;mais ce qui n’est pas posé, n’est pas pour autant « donné », ou reçu, car rien dans la substance n’est reçu. Ce qui n’est pas posé par l’activité, c’est la forme même dans laquelle l’activité s’effectue.
Il ne s’agit pas d’une matière. La substance est active, mais ce qui n’est pas posé par l’acte, ce sont les formes (les attributs) dans lesquels et selon lesquels l’activité se produit.
spinoza conçoit donc, selon une loi de la pensée pure, une multiplicité de substances, dont l’existence d’au moins une ne peut être affirmée que par une intuition de l’Agir pur, infini.
Seulement, cet Agir pur est ensuite compris dans sa nécessité comme pourvu d’une nature qui s’explicite dans des Attributs, cad des essences infinies.
Ces Attributs développent objectivement sous une forme multiple l’infinité de l’Agir. Ce pourquoi Spinoza tiendra dans la p12 à faire le lien entre l’infinité qualitative de la substance et l’infinité quantitative de ses attributs. La pure activité auto posante de la substance (son existence) se déploie selon des formes d’action dont chacune est objectivement nécessaire.
Enfin, les modes sont les produits de cette activité.
il ne suffit pas de penser la substance comme activité infinie ou pure. Il faut encore intégrer une pure multiplicité à cet Agir indéterminé. Ce qui fait que Spinoza n’est pas spiritualiste tient justement à cette solidarité affirmée entre la liberté de l’Agir et les diverses modalités nécessaires de son déploiement (les Attributs).
« (par prop. 5, prop. 7, déf. 2)
- 2e caractère de toute substance : son infinité. »
La nécessité de l’infinité est elle une conséquence directe de la nécessité de l’existence d’une substance ?
Le nerf de la démonstration ne semble pas se référer directement à la proposition précédente. Le nerf se trouve plutôt dans la proposition 5: deux substances ne peuvent partager le même attribut, variante d’une thèse aristotélicienne: ce qui est vrai d’une chose ne peut être vrai d’une autre, ou encore ce qui est commun à une chose et une autre n’exprime la vérité ni de l’une ni de l’autre.
Comment l’infinité est elle une conséquence de p5 ?
Une substance a au moins un attribut dont elle est la substance. Elle n’est la substance d’aucun attribut d’aucune autre substance, et son attribut n’est l’attribut d’aucune autre substance.
Or comme elle existe nécessairement, la nécessité de son activité d’autoposition enveloppe fatalement cet attribut. En d’autres termes, l’attribut n’est pas dans sa substance comme une bille dans une boîte; l’attribut se situe dans un rapport spécifique à sa substance.
Admettons qu’une substance soit finie, elle serait alors limitée par une chose de même nature -elle aurait quelque chose de commun avec autre chose- et serait alors pris dans des rapports de causalité avec cet autre, bref elle serait une chose parmi d’autres. Mais alors et alors seulement l’attribut pourrait être commun à plusieurs autres substances.
SI LES SUBSTANCES ETAIENT FINIES ELLES POURRAIENT S ECHANGER LEURS ATTRIBUTS ET DONC CE NE SERAIT PAS DES ATTRIBUTS. Dans les rapports de causalité externe tout ce qui est dans une chose X peut passer dans une chose Y (par ex tout ce qui est dans les gouttes d’eau passe dans l’alimentation des plantes et devient plante, attribut de la plante).
Au plan du fini, les rapports ont prise sur toute l’existence, à moins que quelque chose ne résiste, et ce qui résiste ce sont justmenet les essences, et les essences sont consituées par les attributs.
L’attribut est ce qui constitue l’ESSENCE d’une substance.
Ainsi revisitée la démonstration me semble suivre le chemin suivant:
une substance est une auto activité nécessaire; cette nécessité est la nature de la substance; ce qui constitue la nature ou l’essence d’une substance ce sont ses attributs; par suite, l’attribut est aussi essentiel à la substance qu’est nécessaire son existence: une substance existe nécessairement=une substance a nécessairement au moins un attribut; or si une substance était finie, elle serait dans un rapport de communauté réciproque avec les autres et pourraient et même devraient échanger ses déterminations avec les autres; par conséquent elle n’aurait rien absolument en propre, aucune ESSENCE, aucun Attribut.
Donc reconnaître qu’il existe nécessairement des substances, c’est reconnaître qu’elles ont nécessairement des attributs incommunicables et donc aussi reconnaître qu’elles échappent à la causalité externe des choses finies, et donc qu’elles ne sont pas finies, donc qu’elles sont infinies.
CQFD
Suite de la p8.
Si deux choses peuvent échanger toutes leurs déterminations alors elles n’ont aucun attribut, aucune essence et ne peuvent donc être des substances. Spinoza développe ici l’hypothèse d’une paradoxale finitude absolue des choses.
Plus tard, il admettra que les modes ont une essence et que toutes les mutations ne sont pas possibles. VOIr le scolie de la p8: toutes les métamorphoses ne sont pas possibles précisément parce qu’il y a des essences (des qualités irréductibles) qui font échec aux combinaisons; tout n’est pas possible.
Mais admettons qu’il n’existe aucune substance, l’hypothèse serait qu’il n’existe que des phénomènes passant, disparaissant, etc. et pouvant prendre, tour à tour, une forme ou une autre, puisque tout, dans l’infini des combinaisons, est possible.
Spinoza veut dire que le finitisme poussé à son terme est un irrationalisme et qu’il rend impossible la physique.
Inversement, les mutations, transformations ne sont intelligibles que dans la mesure où l’on admet que tout n’est pas possible, qu’il existe des limites qualitatives aux processus.
ces limites ce sont les essences, et finalement les attributs des substances.
ce qui est intéressant c’est que Spinoza lie deux thèmes en apparence éloignés: la nécessité du rapport substance-attribut et l’infinité ed la substance. Si une substance était finie alors ses attributs ne seraient que des accidents; SI une substance résiste aux transformations, c’est que quelque chose en elle n’est pas susceptible d’être aliéné, échangé (l’attribut c’est ce qui n’est pas négociable). L’infini fait donc son apparition comme soutien de l’appartenance des attributs à la substance.
En fait Spinoza nous place devant le mur suivant:
ou bien il existe des substances, et on est obligé de reconnaître qu’elles ont des attributs, des essences et donc qu’elles contiennent quelque chose qui ne passe pas, ne s’échange pas, et qui est infini.
Ou bien il n’existe pas de substances; mais la p7 a démontré le contraire.
Pourquoi ce lien entre attribut et infinité ?
L’attribut est ce qui s’oppose à la communauté d’action réciproque, ce qui s’oppose à la confusion; l’attribut impose aux mutations des limites, ce qui implique que les substances et leurs attributs ne soient pas soumis au temps, à la durée, au devenir.
Or il semble que pour Spinoza la finitude soit marquée du sceau du devenir, du temps, du passage. L’infini, c’est ce qui résiste au passage. L’attribut limite les combinaisons finies, mais il ne limite pas la substance dont il est l’attribut. L’attribut explicite la nécessité d’exister, cad d’agir d’une substance, nécessité en vertu de laquelle une substance échappe à toute relation extérieure.
Par ex. dans la nature les possibilités de combinaisons sont limitées par les éléments fondamentaux du tableau de Mendeleiev. Spinoza dirait que ces éléments sont les constituants ultimes, dérivables de l’attribut Etendue, de la matière. Le plomb ne deviendra jamais de l’or. Et cette impossibilité n’est pas le signe d’une impuissance du plomb, mais au contraire le signe que l’infini, l’essence, les attributs et la substance s’exprime au niveau du fini.
P6
proposition presque évidente. Puisque 2 substances n’ont rien de commun entre elles, il ne peut exister aucun rapport de causalité attendu que le rapport causal enveloppe l’existence de quelque chose de commun qui puisse servir de nexus.
La preuve repose entièrement sur la définition du rapport causal qui, d’ailleurs n’est jamais défini. Spinoza le présuppose et présuppose que ses lecteurs sont galiléens et cartésiens.
Mais est-elle si évidente ?
Une substance, dans son existence, se confond avec ses attributs en quoi consiste son absolue singularité. On pourrait admettre l’existence de rapports entre singularités absolues, comme il peut en exister entre des atomes. Mais Spinoza invoque un type précis de causalité: la causalité productive. Ce qu’il a en vue c’est une causalité qui produit l’existence même de la chose comme effet, bref une causalité créatrice. DAns le sc II de P8 il dira clairement que » si l’on admet qu’une substance est créée, il faut admettre par là même qu’une idée fausse est devenue vraie »
Spinoza ne dit pas que l’idée de création est absurde mais seulement que l’idée d’une création de substances est absurde. L’existence d’une substance est par définition indéterminée, ce qui est cohérent avec ce qui précède; car si une substance était quelque chose de déterminé quant à son existence, elle serait indiscernable du mode et donc assujettie au nombre. Dès qu’on pénètre dans l’univers des modes tout est déterminé et toutes les déterminations peuvent s’échanger (ou presque, car les échanges sont réglés a priori par les attributs, les lois fondamentales du mouvement); la causalité est le régime dans lequel s’actualisent ces échanges. La possibilité même de ces échanges, en très grand nombre, indique que les modes ne sont pas absolument individués: leur existence est partiellement exposée à des contraintes extérieures. La causalité exprime donc deux choses: la possibilité d’échanges de déterminations et l’exposition à des contraintes externes. Il ne s’agit ici que de causalité externe.
Or, on voit bien où Spinoza veut en venir: si la causalité est extérieure c’est que la cause n’est pas entièrement déterminée a priori, donc pas entièrement en possession de sa propre essence ni de son existence, donc soumise à des contraintes. Bref, le régime de la causalité extérieure est incompatible avec le mode d’existence des substances. Du fait qu’une substance ne doit son individualité à rien d’autre qu’à ses attributs, elle ne peut communiquer au moyen de ses mêmes attributs.
Mais il n’est pas répondu à toutes les questions.
Supposons une substance X, absolument individuée par ses attributs;pourquoi cette substance ne serait elle pas capable de créer une autre substance ? Parce qu’alors elle devrait créer une substance pourvue d’autres attributs que les siens, et comment le pourrait-elle puisque dans son activité de production elle ne peut par définition mobiliser que ses attributs propres ?
L’idée sous jacente est donc la suivante: une substance ne peut créer l’EXISTENCE d’une autre substance sans en même temps créer les ATTRIBUTS de cette autre substance; or c’est impossible car cela impliquerait qu’une substance puisse créer des attributs qu’elle n’a pas au moyen des attributs qu’elle a.
on retrouve ici P5: il est impossible de distinguer, dans son existence actuelle, une substance de ses attributs.
Le problème du créationnisme est donc pour Spinoza qu’il se donne trop facilement l’existence SANS LES ATTRIBUTS qui vont avec.
Affirmer qu’une substance crée d’autres substances existantes,comme si créer c’était seulement poser l’Etre absolument, c’est oublier que LA POSITION DE L’ETRE EST LIEE A LA POSITION DES ATTRIBUTS DE L’ETRE. Sans quoi ce qui est posé (s’il s’agit de l’être sans attributs) ce sont simplement des modes !
Dans le créationnisme naïf, on fait comme si l’Etre pouvait surgir absolument face à Dieu comme un Autre. Admettons. Mais Spinoza demande: s’il s’agit bien d’un face à face de substances, il faudra bien que le créé, s’il est substantiellement distinct de Dieu, soit quelque chose de singularisé en soi même, donc qu’il soit pourvu d’attributs. Admettons.
D’où lui viendront ces attributs ? Supposons que Dieu crée cette substance avec ses attributs. Mais alors demande Spinoza, cette substance tiendra ses attribus d’un autre et ce ne seront pas des attributs; en outre, comment Dieu pourrait il créer au moyen de ses attributs d’autres attributs que ceux qu’il a ? On se heurte à deux impossibilités.
Créer implique non seulement la position de l’Etre, comme Autre, mais aussi la position d’attributs qui dès lors ne sont plus des attributs mais des modes, des prédicats extérieurs et non des affirmations propres.
Si une substance était produite par une autre, il faudrait que la première substance produise l’être ET les attributs de l’être-autre qui ne sont pas les siens au moyen d’attributs qui lui sont hétérogènes !
Donc, ou bien la causalité est extérieure et enveloppe une certaine impuissance, relativité, passivité et non-individualité; dans ce cas la causalité ne vautr que pour les modes et signifie seulement que les modes s’échangent certaines de leurs déterminations sans être capable de « produire » ou « créer » quoi que ce soit.
Ou bien on prend au sérieux la notion de création, de causalité absolue mais alors SI LA CAUSALITE EST ABSOLUE ELLE DOIT ETRE SIMULTANEMENT POSITION ABSOLUE DE L’EXISTENCE ET DES ATTRIBUTS DE LA CHOSE CREEE, chose qui diffère totalement en nature de son créateur. Dans ce cas, la chose créée est soit impossible (car les attributs du créateur ne sauraient créer des attributs originaux qu’il n’a pas), soit un mode ( la chose créée n’a pas de véritables attributs, mais seulement des modifications de la substance créatrice).
P6 corrolaire.
Ce qui est surprenant dans ce corrolaire et la deuxième démonstration jointe c’est que Spinoza entoure d’autant de précautions une proposition aussi…évidente !
Si une substance ne peut être produite par une autre substance, on conçoit mal comment elle pourrait l’être par un mode !
pourquoi alors un corrolaire et une autre démonstration ? A la limite on se serait attendu à plus de précautions dans la démonstration de P6, plus difficile.
En fait, Spinoza enchaîne 3 thèses
a) une substance ne peut être créée par une autre
b) une substance ne peut être produite par des modes
c) une substance ne peut être produite par rien d’autre.
La deuxième preuve en outre n’a rien d’évident: si une substance devait être produite par autre chose, la connaissance de l’existence de la substance devrait être déterminée par la connaissance de sa cause, supposée extérieure, et donc ce ne serait pas une substance. Cette preuve cherche dans le concept même de substance l’impossibilité de toute création (que ce soit pas une autre substance ou par un ou des modes).
Spinoza présuppose ici que SI une substance était produite par autre chose, cela finirait par se savoir ! L’origine frauduleuse de cette substance serait finalement lisible à même la substance; il semble en conclure que PUISQUE NOUS N AVONS PAS DE CONNAISSANCE D UNE ORIGINE EXTERIEURE ON PEUT LEGITIMEMENT EN CONCLURE QUE CETTE ORIGINE N EST PAS EXTERIEURE.
Etrange argument qui frôle l’idéalisme !
L’argumentation du corrolaire est elliptique. Spinoza se mobiliser la définition des affections: si une substance ne peut être créée par une autre, a fortiori ne peut elle l’être par des affections qui sont dans une substance et n’ont aucun être propre. Mais Spinoza ne dit pas tout à fait les choses ainsi.
Il dit plutôt
a) il n’y a dans la nature que des substances et des affections
b) or une substance ne peut en créer une autre
c) donc une substance ne peut être produite par autre chose (sous entendu par des affections).
Si les attributs individualisent une substance si absolument qu’elle est incapable de produire une autre exister dotée d’attributs différents (ce qui reviendrait à se détruire soi même et à se recréer ailleurs!) alors on ne voit pas comment des modes, même en nombre infini, qui n’ont pas d’individualité absolue pourrait créer, donner l’être et produire l’essence d’une substance.
Mais Spinoza estime que cela n’est pas assez clair ! Il veut encore que la contradiction se lise A MEME la substance, sans détour argumentatif. Au fond la 2ème démonstration rassemble la première et le corrolaire en invitant à l’intuition: considérez une substance dans son existence car si elle devait son existence à une cause extérieure, cela devrait être lisible, perceptible dans le concept même de cette substance.
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