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La réfutation du concept de création – extrait de Martial Guéroult

Commentaire introductif des propositions 30 à 34 de la partie I de l’Ethique de Spinoza.

Les Propositions précédentes, en déduisant de la nature de Dieu la production nécessaire de l’infinité de ses modes, ont résolu, selon les perspectives et les exigences propres du système, le problème traditionnel de la création. Les trois propositions qui les suivent visent à renverser tous les obstacles que les doctrines théistes accumulent devant la solution spinoziste, de telle façon que, dans la Proposition 34, puisse se révéler, dans sa définitive et totale transparence, la puissance divine conçue selon sa vraie nature.

Au concept judéo-chrétien de création se lient en effet, comme corollaires, le concept du Dieu personnel dont l’essence est constituée d’un entendement et d’une volonté infinis, et les notions connexes de la fin de la création, du choix du monde, de la finalité, de la bonté ou de la malignité du monde, de la Providence et de la prédestination. Le concept spinoziste de la production nécessaire des choses par Dieu, substituant la détermination par les causes à la prédestination intentionnelle, entraîne la ruine de tous ces concepts, Aussi, plus que toute autre, cette section est-elle dominée par une préoccupation polémique, bien que celle-ci demeure implicite. Alors que, précédemment, il s’agissait, tout en mettant en évidence la production nécessaire des choses et leur déterminisme universel, de déduire les véritables propres de Dieu, maintenant il s’agit surtout d’expulser de sa nature les faux attributs qui lui ont été illégitimement prêtés, tout en liant définitivement sa nécessité propre à celle qu’il fait régner dans l’univers.

Concurremment, achève par là de se dessiner la physionomie du Dieu cause, puissance impersonnelle située au delà de toute volonté et de tout entendement, productrice spontanée d’une Nature aussi rationnelle et parfaite que son auteur.

La construction atteint son point culminant avec l’identification de la puissance et de l’essence, par la réduction de la première à la nécessité interne de la seconde. La puissance productrice apparaît alors comme aussi rationnelle et intelligible qu’elle est imprescriptible et non intentionnelle. Si elle n’est plus conçue comme se guidant sur une raison qui l’éclaire, c’est qu’elle est, pour Spinoza, mieux encore, à savoir la puissance irrésistible de la rationalité propre à l’être. Cette réduction de la puissance à l’essence, qui exclut de Dieu toute causalité arbitraire, exorcisant définitivement l’incompréhensibilité de la puissance de Dieu ou l’impénétrabilité de sa volonté, détruit cet « asylum ignorantiae » (asile de l’ignorance, Appendice à la partie I) qui constituait le « magnum obstaculum scientiae » (I, 33, scolie 2).

M. Guéroult, Spinoza I, Dieu, introduction chapitre XIII, p. 353-354.